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Introduction

Le Grand dictionnaire universel du XIXe de Pierre Larousse est le monument encyclopédique du XIXe siècle. Les articles sont tous d'une très grande précision et d'une complétude incroyable pour l'époque. Cet important corpus de 17 volumes n'a jamais été numérisé en mode texte intégral et c'est vraiment dommage ! La librairie Douin, vous offre plusieurs centaines de biographies d'auteurs extraites du dictionnaire et corrigées.

Beauvoir, Roger de

Beauvoir, Roger de, littérateur, né à Paris en 1809, mort en 1866. Il changea son nom de famille dès ses débuts dans la littérature. Adepte fervent de l’école romantique, il se fit connaître d’abord par l’inévitable roman moyen âge, l’École de Cluny (1832). Depuis, il en a publié un assez grand nombre, dont plusieurs ont eu une vogue brillante. Il a donné aussi plusieurs volumes de poésies, une grande quantité d’articles, feuilletons, comptes rendus, etc., ainsi que de nombreux vaudevilles et comédies, en collaboration avec divers auteurs. Marié, en 1840, à la comédienne Léocadie Doze, il s’en sépara judiciairement dix ans plus tard. Les principaux romans que M. Roger de Beauvoir a publiés sont : L’Eccellenza ou les Soirs au Lido (1833) ; Il Pulcinella ou l’Homme des madones (1834) ; le Café Procope (1835) ; Ruysch, histoire hollandaise du XVIIe siècle (1836) ; Histoires cavalières (1838, 2 vol.) ; le Chevalier de Saint-Georges (1840, 4 vol.), un des romans qui ont le plus contribué à sa réputation ; Camille (1840, 2 vol.) ; le Peloton de fil et le cabaret des morts (1840, 2 vol.) ; La Lescombat (1841, 2 vol.) ; les Trois Rohan (1843, 2 vol.) ; l’Ile des cygnes (1814, 2 vol.) ; le Moulin d’Heilly (1845, 2 vol.) ; l’Hôtel Pimodan (1846-1847, 3 vol.) ; Bébé ou le Nain du roi de Pologne (1853, 2 vol.), etc. Ses pièces de théâtre sont : le Cornet à piston (1837), vaudeville écrit en collaboration avec M. Dupin, et qu’il signa du pseudonyme d’Eugène ; le Chevalier de Saint-Georges (1840), vaudeville en trois actes, avec M. Mélesville ; le Neveu du mercier (1841), comédie en trois actes, avec M. F. Mallefille ; les Saisons vivantes (1849), revue, avec MM. Dartois et Besselièvre ; Un Dieu du jour (1850), vaudeville en deux actes ; les Enfers de Paris (1853), mélodrame en trois actes, avec Lambert Thiboust ; la Raisin (1855), comédie en deux actes et en vers, jouée à l’Odéon ; Paris-Crinoline (1857), revue en trois tableaux. Enfin, on doit à M. Roger de Beauvoir des recueils de vers : la Cape et l’Epée (1837) ; Mon Procès (1850) ; Colombes et Couleuvres (1853) ; les Aventurières (1856) ; les oeufs de Pâques (1857) ; le Garde d’honneur (1858) ; l’Anneau de Fouquet (1861) ; les Meilleurs fruits de mon panier (1862, in-12). Aujourd’hui, M. Roger de Beauvoir a complétement cessé d’écrire ; les souffrances le tiennent cloué sur son fauteuil, et c’est grand dommage, en vérité, car le repos forcé de cette plume alerte, vive, spirituelle et toujours mesurée, laisse un vide regrettable au milieu de notre littérature par trop benoîtonne.

Bédarride, Jassuda

Bédarride, Jassuda, jurisconsulte français, né a Aix en 1804. Il étudia le droit dans sa ville natale, où il se fit recevoir avocat et où il exerça avec succès cette profession. M. Bédarride devint bâtonnier de son ordre en 1847. Il fut nommé, après la révolution de 1848, maire d’Aix et membre du conseil général des Bouches-du-Rhône. Quelque temps après, tout en restant profondément attaché aux idées libérales et républicaines, M. Bédarride se démit de ses fonctions pour s’occuper d’écrire une importante série de traités sur le droit commercial. Sous le titre général de Droit commercial, commentaire du code de commerce, M. J. Bédarride a publié, de 1854 à 1864, 17 vol. in-8°, comprenant un exposé complet des matières contenues dans le code de commerce. Plusieurs des parties de cet ouvrage très-remarquable et très-estimé ont été revues et rééditées. En outre, on doit à cet éminent jurisconsulte : Traité du dol et de la fraude en matière civile et commerciale (1852, 3 vol. in-8° ; réédité en 1867, 4 vol. in-8°) ; République-monarchie, aux travailleurs des villes et des campagnes (1873, in-8°) ; Commentaire de la loi du 14 juin 1865 sur les chèques (1874, in-8°) ; Du prosélytisme et de la liberté religieuse ou le Judaïsme au milieu des cultes chrétiens dans l’état actuel de la civilisation (1875, in-8°). — Son cousin, M. Israël BÉDARRIDE, mort en 1869, a exercé avec talent la profession d’avocat à Montpellier, où il a terminé sa vie. On lui doit quelques ouvrages, notamment : les Juifs en France, en Italie et en Espagne, recherches sur leur état depuis leur dispersion jusqu’à nos jours sous le rapport de la législation, de la littérature et du commerce (1859, in-18) ; Etude sur la législation pénale, De la peine de mort, de la révision des condamnations criminelles (1865, in-8°), ouvrage réédité avec des additions en 1867 ; Etudes de législation (1868, in-8°). — C’est à la même famille qu’appartient un des hommes qui, par le savoir et par le caractère, font le plus d’honneur à notre magistrature, M. P. BÉDARRIDE, appelé en 1875 à remplacer M. Blanche comme premier avocat général à la cour de cassation.

Belot, Adolphe

Belot, Adolphe, auteur dramatique français, a débuté dans les lettres par un volume de nouvelles : Marthe et Un Cas de conscience (in-18, 1857). Le Testament de César Girodot, comédie en trois actes et en prose, écrit au collège avec son camarade M. Edm. Villetard, et représentée au théâtre de l’Odéon le 30 septembre 1859, compte parmi les plus grands succès dramatiques de ces dernières années. M. Bélot a donné seul, le 29 juillet de la même année, à l’Ambigu, le Secret de Famille, et l’année suivante, à l’Odéon, la Vengeance du mari. Avec M. Aravaud, il a fait jouer au Vaudeville, le 17 avril 1862, le Vrai courage, comédie en deux actes. Seul, il a donné, le 15 juillet suivant, au Gymnase, les Maris à système, comédie en trois actes, et le 22 octobre 1863, à l’Odéon, les Indifférents, comédie en quatre actes. Citons encore le Passé de M. Jouanne, comédie en quatre actes, écrite en collaboration avec M. Crisafulli, et représentée au Gymnase en novembre 1865. Toutes ces pièces ont le défaut capital de manquer d’originalité. Aucune d’elles n’a eu le succès de César Girodot, dont le sujet n’était pourtant pas nouveau. On doit encore à M. Bélot : Trois nouvelles (in-18, 1863) ; l’Habitude et le souvenir, histoire parisienne (1865, in-18). M. Bélot est un de ces écrivains qui, ayant encore moins de réputation que de talent, gagnent à attendre qu’on les discute. Sa biographie se trouvera donc complétée à l’article CÉSAR GIRODOT. Son nom ne figure à cette place que pour mémoire.

Boyer, Claude

Boyer, Claude, poète et prédicateur français, né à Albi en 1618, mort en 1698. Voilà, du moins ce que disent tous les biographes ; mais le malin Furetière prétend que l’abbé Boyer, plus heureux que Cotin, n’a jamais endormi personne à ses sermons, par la raison péremptoire que jamais chaire ne lui fut ouverte ; il n’aurait donc été qu’un prédicateur in parti bus. Quoi qu’il en soit, il paraît certain qu’on était assis encore plus à l’aiso aux sermons de l’abbé Boyer qu’à ceux de son confrère. Sa qualité de poëte est moins contestée ; mais Boileau, et surtout Racine, y ont fait de terribles accrocs ; on peut même affirmer que c’est grâce à leurs épigrammes que le nom de Boyer est venu jusqu’à nous : sans cela, il dormirait dans un profond oubli a côté de tous ces auteurs que le satirique a tirés de l’obscurité pour les besoins de la rime ou pour armer les combattants du Lutrin. Admirable privilége du génie, qui imprime le sceau de immortalité à tout ce qu’il touche : aux uns, l’immortalité de la gloire ; aux autres, celle du ridicule. Le pauvre Boyer fait partie de cette dernière phalange. Mais aussi pourquoi commettre des tragédies, lorsqu’on est épié malicieusement par des impitoyables comme Boileau et Racine ? Il est vrai que Boursault a eu le mauvais goût de louer l’auteur de Judith ; il est bien vrai encore que Chapelain voit en Boyer « un poëte de théâtre qui ne cède qu’au seul Corneille en cette profession ; » il est facile de s’imaginer ce que devait valoir lu recommandation de Chapelain auprès de l’auteur d’Andromaque, sans parler de celui des satires, dont l’opinion est suffisamment connue. A cet éloge bouffon Boileau répondit par un seul vers :
Boyer est à Pinchêne égal pour le lecteur.
Or on peut être assuré que, dans la pensée do Boileau, Pinchêne n’était pas du tout à Corneille égal pour le lecteur, ce qui infirme un peu l’équation de ce Chapelain, qui était un si bon nomme.
Néanmoins, après douze tragédies, Boyer vit s’ouvrir pour lui les portes de l’Académie française (1666). Son discours de réception, que le recueil de Coignard nous a conservé, est dénué de tout mérite de style ; on n’y remarque que cette plate et hypocrite modestie que ne manquent jamais d’étaler les récipiendaires au milieu des plus belles fleurs de leur rhétorique ; on en jugera par cet extrait :
« Je vous diray donc, messieurs, que cet honneur m’a paru si grand, que j’ay passé plusieurs années sans oser le demander. Une pensée si ambitieuse n’osoit sortir de mon cœur ; j’attendois que le temps luy donnât plus de force et de hardiesse, et j’ay cru que ce qui me manquoit du côté des qualitez nécessaires pour obtenir cette place seroit suppléé par le mérite de cette retenue et d’une longue patience… »
La patience est une belle vertu, et nous serions bien fâché d’en dire du mal ; mais de là à en faire un titre académique, il y a loin. Certes, on ne s’attendait guère a voir la patience en cette affaire. Il est vrai que quelquefois on n’y voit rien du tout, ce qui est encore bien moins. Tenons donc compte à Boyer de su vertu de patience, et disons quelques mots de son chef-d’œuvre, de sa tragédie de Judith, qui commença, il faut le reconnaître, par être assez favorablement accueillie ; mais Racine y mit bon ordre, et jamais elle ne se releva de cette épigrannne, qui est cependant plus badine que méchante en réalité :
A sa Judith, Boyer, par aventure,
Etoit assis près d’un riche caissier ;
Bien aise étoit, car le bon financier
S’attendrissoit et pleurait sans mesure.
« Bon gré vous sais, lui dit le vieux rimeur,
Le beau vous touche, et ne seriez d’humeur,
A vous saisir pour une baliverne. »
Lors le richard, en larmoyant, lui dit :
« Je pleure, hélas, pour ce pauvre Holopherne
Si méchamment mis a mort par Judith. »


Une circonstance assez curieuse, c’est que cette méchante tragédie biblique, représentée pendant le carême, passionna le public parisien, tandis qu’elle fut impitoyablement sifflée quand on voulut la reprendre après Pâques. Comme la Champmeslé se plaignait de cette inconstance du parterre : « Il n’y a rien là d’étonnant, lui répondit Racine ; c’est que, lors de la première représentation, les sifflets étaient à Versailles aux sermons de l’abbé Boileau. »
Après Judith vint Méduse ; cette fois, ce fut le poëte Gacon qui se chargea de donner satisfaction a la critique :
Boyer, avec sa vieille muse,
Après Judith a fait Méduse,
Et le public convient qu’il n’a pas mieux traité
La Fable que la Vérité.

Enfin, Boyer ayant donné une autre tragédie, qui ne fut jouée qu’un vendredi et le dimanche suivant, et le malencontreux poëte ayant attribué à cette circonstance la chute de son ouvrage, Furetière traduisit par l’épigramme suivante la naïve excuse de l’auteur :
Quand les pièces représentées
De Boyer sont peu fréquentées,
Chagrin qu’il est d’y voir peu d’assistants,
Voici comme il tourne la chose :
Vendredi la pluie en est cause
Et dimanche c’est le beau temps.


Mais ni les épigrammes ni les railleries ne furent capables de rebuter l’abbé Boyer, et il recommença à composer des tragédies et des tragi-comédies avec une persévérance digne d’un meilleur sort ; jusqu’au dernier moment, il resta intrépidement sur la brèche. Croyant qu’une chance fatale était attachée à son nom, il voulut essayer un jour si, à la faveur d’une innocente supercherie, il ne parviendrait pas à rompre le charme magique, et il fit représenter une tragédie d’Agamemnon, sous le nom d’Assezan, poëte de l’époque. La pièce fut applaudie, même par Racine ; et Boyer de rire et de se frotter les mains de contentement. Il ne put s’empêcher de dire dans une société où se trouvait l’auteur des Plaideurs : « Malgré mons de Racine, la pièce est de moi, et, cette fois, il n’a pas sifflé. » Pauvre Boyer, qui s’imaginait avoir pris son railleur au trébuchet. « Je ne pouvais pas siffler, lui répliqua méchamment Racine, puisque je bâillais. » La riposte devait être d’autant plus cruelle pour Boyer, que Racine, dans une épigramme que nous avons citée au mot Aspar, l’avait déjà accusé d’avoir appris au parterre à bâiller. Ajoutons que la tragédie en question devait réellement appartenir au poëte Assezan, et que Boyer ne pouvait revendiquer que le mérite de quelques corrections.
Voici la liste des pièces de cet immortel : la Soeur généreuse, tragi-comédie (1646) ; la Porcie romaine, tragédie (1646) ; Porus (1647) ; Aristodème (1647) ; Ulysse dans l’île de Circé, tragi-comédie (1648) ; Clotilde, tragédie (1659) ; Fédéric, tragi-comédie (1659) ; la Mort de Démétrius (1660) ; Tigrane, tragédie, non imprimée (1660) ; Policrète, tragi-comédie (1662) ; les Amours de Jupiter et de Sémélé (1666) ; le Jeune Marius (1669) ; la Fête de Vénus, comédie pastorale héroïque (1669) ; Policrate, comédie héroïque (1670) ; Lisimène, pastorale (1672) ; le Fils supposé, tragédie (1672) ; Démarate. tragédie, non imprimée (1673) ; le Comte d’Essex (avec Leclerc), tragédie (1678) ; Oreste, tragédie, non imprimée (1681) ; Artaxerce, tragédie (1682) ; Jephté, tragédie composée pour les demoiselles de Saint-Cyr qui la jouèrent (1692) ; Judith, tragédie (1695).
N’oublions pas de mentionner un ouvrage d’un genre tout différent : les Caractères des prédicateurs, des prétendants aux dignités ecclésiastiques, de l’âme délicate, de l’amour profane, de l’amour saint, avec quelques autres poésies chrétiennes (Paris, 1695, in-8°) et des poésies fugitives…, très-fugitives, pâture légère des recueils du temps.
On ne sera peut-être pas fâché d’avoir ici un spécimen des vers de l’abbé Boyer. Nous offrons à nos lecteurs, à titre de véritable curiosité littéraire, le sonnet suivant intitulé Pour le Roy (Louis XIV), sonnet que le hasard seul nous a fait exhumer du bouquin poudreux où il était enfoui :
De quels sacrez lauriez se va-t-il couronner.
Ce grand Roy qui, laissant reposer sa vaillance,
Dans le sein de l’Eglise a soin de ramener
Ceux qu’avoient révoltez l’orgueil et l’ignorance !

Au ciel, en dépit d’eux, il les veut entraîner,
Et de sa piété la sainte impatience,
Contre ces malheureux qui veulent s’obstiner
Joint à son zèle ardent une juste puissance.

Ainsi contre l’enfant rebelle à son devoir
Le père heureusement se sert de son pouvoir :
Douce sévérité ! salutaire contrainte !

Ainsi, sur Paul qu’aveugle un zèle furieux
Dieu tonne et le remplit de terreur et de crainte,
Mais le coup qui l’abat lui fait ouvrir les yeux.

C’est ce que l’on pourrait appeler le compelle intrare rimé. La pièce, d’ailleurs, contient deux vers assez bons, le cinquième et le dernier. Il est seulement fâcheux pour la mémoire de l’abbé Boyer qu’il ait cru devoir’ mettre sa verve poétique au service des dragonnades : mieux eût valu faire une mauvaise tragédie de plus.

Cabet, Étienne

Cabet, Étienne, fondateur de la secte des communistes connus sous le nom d’Icariens, né à Dijon le 2 janvier 1788, fils d’un tonnelier. Quoique sans fortune, il parvint à se faire recevoir avocat à force de travail et de persévérance, plaida quelques causes politiques à Dijon, vint se faire inscrire au barreau de Paris, collabora pendant quelques années au Journal de la jurisprudence de Dalloz, et prit part aux agitations du libéralisme sous la Restauration. Après 1830, il fut nommé par Dupont de l’Eure procureur général en Corse, et révoqué en 1831 par Barthe, pour un discours officiel empreint d’idées démocratiques. Quelques mois plus tard, ses concitoyens l’envoyaient à la Chambre des députés, où il commença contre le gouvernement une guerre extrêmement vive, en même temps qu’il l’attaquait dans la presse par d’innombrables brochures, par une Histoire de la révolution de 1830, et par des articles dans le Populaire, feuille démocratique dont il était un des principaux fondateurs. Comme orateur et comme écrivain, Cabet ne se faisait guère remarquer que par une abondance qui n’était que la faconde intarissable de l’avocat ; mais sa persévérance opiniâtre, la sincérité de ses convictions, la justesse de certaines vues, lui donnèrent dans son parti une notoriété que n’avaient point des personnalités plus capables et plus brillantes. Condamné en 1834 pour offense au roi, il quitta la Chambre et la France et se réfugia en Angleterre. C’est à cette époque, et après la lecture de l’Utopie de Morus et d’autres conceptions de la même nature, qu’il entra définitivement dans l’ordre d’idées où il est resté jusqu’à sa mort. L’amnistie de 1837 lui permit de rentrer en France, où il prépara son Histoire de la révolution de 1789 et son fameux Voyage en Icarie, roman philosophique et social dans le goût de toutes les utopies connues. Le premier de ces ouvrages, assez lourdement écrit et dans l’esprit exclusif alors en vogue, qui consistait à incarner la Révolution en Robespierre, contribua néanmoins à populariser l’étude de cette grande époque. Le second, remanié et augmenté dans les éditions postérieures, était le code de sa nouvelle doctrine, et devint comme l’Evangile d’une secte de communistes dont les adhérents se multiplièrent en très-grand nombre en France et même à l’étranger ; sectaires fort inoffensifs, d’ailleurs, et qui se distinguaient des babouvistes, en ce qu’ils répudiaient l’emploi de la force pour le triomphe de leurs idées. V. ICARIE (Voyage en). En même temps. Cabet reprenait le Populaire, qui, plusieurs fois suspendu ; a toujours reparu jusqu’en 1852 et est resté le Moniteur du communisme icarien. Il publia aussi chaque année (depuis 1844) l’Almanach icarien, ainsi qu’une infinité de brochures politiques sur les questions à l’ordre du jour. On n’a pas encore perdu le souvenir de la polémique si vive qu’il soutint contre l’embastillement de Paris, qu’un journal républicain, le National, avait cru devoir appuyer. Pressé en 1847 de mettre ses doctrines en pratique, le chef des icariens enrôla un certain nombre d’adeptes, dont les souscriptions lui permirent de prendre des arrangements pour la concession ou la location de terrains au Texas, et présida, le 2 février 1848, au départ d’un premier groupe destiné à jeter les fondements de la cité nouvelle. Retenu lui-même à Paris par la révolution de Février, il n’usa de son influence sur les masses populaires que pour calmer les passions et désavouer toutes les violences. C’est bien injustement que des gardes nationaux égarés, après la journée du 16 avril, parcoururent les rues de Paris en poussant des cris de mort contre lui et allèrent même saccager son domicile. Ce visionnaire inoffensif, tout entier dès lors aux intérêts de sa secte, partit lui-même en 1849, avec de nouveaux adhérents, pour le Texas, où il trouva la communauté déjà en proie aux divisions. Abandonnant la société à elle-même, il se transporta avec le reste de ses adhérents (qui tous d’ailleurs reconnaissaient sa dictature) dans l’Illinois, où il acquit les ruines de l’établissement d’où les mormons avaient été expulsés. Condamné en France pour manœuvres frauduleuses et détournement de fonds, sur la plainte de quelques icariens dissidents, il revint lui-même plaider sa cause devant la cour d’appel de Paris, qui cassa le jugement et le déclara innocent (20 juillet 1851). Il est d’ailleurs unanimement reconnu que, si Cabet a causé le malheur de la plupart de ceux qui l’ont suivi, sa probité sévère et son désintéressement ne peuvent au moins être mis en doute. Après de nombreux sacrifices, il est mort pauvre, et on dut venir en aide à sa famille par des souscriptions. Après l’arrêt qui lavait sa réputation, il retourna à Nauvoo pour gérer la communauté, et fit, pendant plusieurs années, de grands efforts pour réaliser son Icarie ; mais soit que son administration fût défectueuse, soit qu’il fût parti d’un principe faux, il ne put empêcher les divisions qui éclatèrent dans cette petite république ; l’opposition contre lui grandit de jour en jour, et enfin, en 1856, un vote de la majorité lui retira la direction et le frappa même d’une sorte d’ostracisme. Le malheureux législateur se retira a Saint-Louis, où il mourut de chagrin quelque temps après. Cabet avait été plusieurs fois, mais vainement, porté comme candidat à l’Assemblée nationale par les démocrates de Paris.
Malgré le mauvais succès de sa tentative, ses disciples sont encore fort nombreux en France.

Capendu, Ernest

Capendu, Ernest, littérateur et auteur dramatique français. — Né en 1826, il est mort en 1868. Capendu fut un très-fécond romancier, dont les oeuvres se distinguent par la verve, le mouvement et par un certain talent d’observation, mais dont le style est négligé. Nous avons cité les pièces de théâtre qu’il a composées soit avec Barrière, soit seul. Nous mentionnerons, parmi ses romans : le Pré Catelan (1858, 3 vol. in-8°) ; Surcouf (1859, 2 vol. in-8°) ; Marcouf le Malouin (1859, 3 vol. in-8°) ; le Capitaine de La Chesnaye (1860, 11 vol. in-8°) ; les Rascals (1860,4 vol. in-8°) ; les Mystificateurs (1860, in-12) ; les Colonnes d’Hercule (1860, in-12) ; Bamboula (1861, 4 vol. in-8°) ; le Chasseur de panthères (1861, in-12) ; l’Homme rouge (1861, 5 vol. in-8°) ; l’Hôtel de Niorres (1861, 6 vol. in-8°) ; Mademoiselle la Ruine (1861, 2 vol. in-12) : le Roi des gabiers (1862, 11 vol. in-8°) ; les Mystères du mont-de-piété (1861, 9 vol. in-8°) ; Marthe deKerven (1862, in-12) ; les Guerilleros (1862, 5 vol. in-8°) ; Bibi-Tapin (1862, 11 vol. in-8°) ; la Corvette le Brûle-Gueule (1863, 7 vol. in-8°) ; les Coups d’épingle (1863, in-12) ; Crochetout le Corsaire (1863, 6 vol. in-8°) ; Pour un baiser (1864, in-12) ; le Marquis de Loc-Ronan (1864, in-12) ; le Joug de l’aigle (1864, 5 vol. in-8°) ; Cotillon II (1864, in-12) ; les Enfants de la basoche (1864, 6 vol. in-8°) : le Chevalier du Poulailler (1864, in-12) ; le Capitaine Sabre-de-Bois (1865, 4 vol. in-8°) ; le Comte de Saint-Germain (1865, in-12) ; Dolorès (1865, in-12) ; l’Ecolier de Salamanque (1865, in-12) ; le Mal de fortune (1865, in-12) ; la Popote (1865, in-12) ; Une reine d’amour (1865, in-12) ; la Vivandière de la 17e légion (1865, 6 vol. in-8°) ; le Chat du bord (1866, in-12) ; la Courtisane amoureuse (1866, in-4°) ; la Tour aux rats (1867, in-12) ; les Petites femmes du couvent (1867, in-12) ; le Joug de l’aigle (1867, in-12) ; l’Affaire Duval (1867, in-12) ; Arthur Gaudinet (1867, 2 vol. in-12) ; le Tambour de la 32e demi-brigade (1869, 3 vol. in-12) ; les Grottes d’Etretat (1870, in-4°)

Chénier, Marie-Joseph de

Chénier, Marie-Joseph de, poëte et conventionnel, frère puîné d’André, né à Constantinople le 11 février 1764, mort à Paris le 10 janvier 1811. Il passa son enfance chez une tante en Languedoc, fit des études hâtives et assez médiocres, et entra à dix-sept ans comme cadet-gentilhomme dans les dragons de Montmorency. Passionné pour la poésie, il s’occupa surtout, dans sa petite ville de garnison (Niort), à compléter ou plutôt à refaire son éducation. Génie hâtif, avide d’action, il rêvait déjà les triomphes de la scène, et il quitta le service au bout de deux ans, pour revenir à Paris auprès de sa mère, dont le salon réunissait les hommes les plus distingués, les David, les Lebrun, les de Pange, etc. Il n’avait pas vingt ans quand il parvint à faire représenter aux Français une petite comédie en vers, Edgar ou le Page supposé, qui tomba sous les sifflets dès les premières scènes. MarierJoseph avait de quoi se consoler de cet échec, ayant en portefeuille une tragédie d’oedipe mourant, une autre de Brutus, et une troisième, Azémire, qui avait pour sujet les amours d’une reine musulmane et d’un croisé son prisonnier. Il s’agita si fort, qu’il obtint la représentation de cette dernière devant la cour, à Fontainebleau (4 novembre 1786). Ordinairement, devant le roi, la désapprobation ne se marquait que par le silence ou par quelques rires étouffés. A la représentation d’Azémire, par une exception accablante pour le jeune poète, la cour siffla la pièce d’un bout à l’autre. Soumise le surlendemain au public des Français, la malheureuse tragédie n’eut pas même l’honneur d’une chute retentissante : elle expira noyée dans l’ennui des spectateurs. Ces chutes réitérées ne découragèrent point Chénier du théâtre ; mais il jugea prudent de se réfugier momentanément dans l’étude et dans le silence. Ce n’est que trois ans plus tard qu’on retrouve son nom à la scène. Cette fois son succès fut éclatant. Il donna au Théâtre-Français, le 4 novembre 1789, cette fameuse tragédie de Charles IX, dont la représentation eut toute l’importance d’un événement historique. Composée depuis plusieurs années, lue aux comédiens en 1788, cette pièce n’était réellement pas possible sous l’ancien régime, et il fallait que la Bastille tombât pour qu’elle pût être jouée. Encore, l’auteur et le public durent-ils soutenir des luttes extrêmement vives pour obtenir ce résultat. Nous avons retracé les détails de cette grande bataille littéraire à l’article que nous avons consacré à Charles IX ou la Saint-Barthélemy, tragédie par Chénier ; nous y renvoyons le lecteur. Nous rappellerons seulement que le succès du poëte fut au moins autant politique que littéraire ; la grande question de la liberté du théâtre fut à cette occasion posée et résolue. A ces mémorables représentations assistaient Mirabeau, toute la jeunesse révolutionnaire, les patriotes les plus ardents, les Danton, les Camille Desmoulins, les Fabre d’Eglantine, etc.
Cette oeuvre, d’ailleurs d’un mérite réel, révélait un disciple de Voltaire, préoccupé surtout du désir de faire de la scène une tribune d’histoire, de morale et de philosophie. Presque inconnu la veille, Chénier fut célèbre en un jour : la Révolution venait de sacrer en lui son poëte. Danton s’était écrié au parterre : « Si Figaro a tué la noblesse, Charles IX tuera la royauté. » Et Camille Desmoulins : « Cette pièce-là avance plus nos affaires que les journées d’octobre. » Les rédacteurs des Actes des apôtres et tous les libellistes aux gages de la cour poursuivirent Chénier d’attaques venimeuses, moyen assuré de le désigner de plus en plus à la sympathie publique. Aussi les districts de Paris lui décernèrent-ils une couronne civique.
Quelques mois plus tard, il mit en répétition sa tragédie de Henri VIII ; mais une querelle restée célèbre au théâtre entrava la mise en scène, et cette pièce ne fut représentée que le 27 avril 1791. Elle fut bien accueillie, mais non pas avec l’enthousiasme qui avait salué Chartes IX. Avec Calas, Chénier revint à la manière de son maître, à la prédication philosophique. Mais il avait laissé transpirer son projet ; on lui déroba son plan, et, quand il arriva à la scène, deux drames donnés sur ce sujet avaient épuisé l’intérêt. Cette pièce nouvelle fut peu goûtée, et, en réalité, elle est fort médiocre. Le poëte prit une revanche éclatante en février 1792, par son Caïus Gracchus, qui eut un succès prodigieux. L’énergie républicaine de cette tragédie sans action, la fierté patriotique, la fièvre d’héroïque liberté exprimée dans une poésie mâle et sonore, la passion de l’égalité, enfin le délire des plus grands sentiments remuaient profondément la foule. Mais une chose étrange, c’est que, sous la Terreur, on découvrit dans Caïus Gracchus des maximes de modérantisme qui parurent déplacées dans les circonstances terribles où se trouvait la République. Le fameux hémistiche : Des lois, et non du sang ! en fit interdire la représentation. Fénelon, donné peu de jours après la mort de Louis XVI, action touchante et romanesque, est moins une tragédie qu’un thème dramatique pour exprimer des sentiments de clémence et d’humanité. Enfin Timoléon (1794), qui contenait les mêmes protestations à peine voilées contre le régime révolutionnaire, ne put même arriver à la scène. La représentation en fut interdite par l’influence de Robespierre, qui craignait, dit-on, qu’on ne lui fît l’application de certains passages contre sa tyrannie. Toutes les copies même furent brûlées, et Chénier dut jeter son manuscrit aux flammes en présence de Barère. Il croyait son oeuvre à jamais anéantie ; mais Mme Vestris avait conservé sa copie, qu’elle n’osa, d’ailleurs, remettre au poëte qu’après le 9 thermidor. Cette résurrection de son Timoléon plongea celui-ci dans une joie d’enfant, nous voulons dire dans une joie d’auteur.
Chénier composa, en outre, dans tout le cours de la République, un grand nombre de chants patriotiques et républicains : les Hymnes pour la fédération, sur la Reprise de Toulon, à l’Etre suprême, du 10 août, du 9 thermidor, à J.-J. Rousseau, pour les Funérailles de Hoche ; le Chant du départ, qui partagea avec la Marseillaise la gloire de guider nos soldats à la victoire ; le Chant des victoires, le Chant. du retour, etc. Ces hymnes sont pleins de sentiments élevés et purs, de pensées fortes et d’idées généreuses ; et, bien que la tradition lyrique de J.-B. Rousseau y soit visible, ils n’en ont pas moins un caractère propre et une vigueur d’accent qui leur auraient mérité d’être conservés comme morceaux littéraires, quand bien même ils n’auraient pas eu cet honneur d’être mêlés à notre tradition révolutionnaire et à notre histoire nationale.
Nommé député de Versailles à la Convention nationale, Chénier siégea ensuite successivement au conseil des Cinq-Cents et au Tribunat. Sa conduite politique a été diversement appréciée. Honnête et sincère, philosophe et républicain, mais inégal et mobile comme un poète, il a tour à tour voté la mort du roi, demandé les honneurs du Panthéon pour Marat, trempé dans la réaction thermidorienne, attaqué et défendu la liberté de la presse, appuyé la conspiration du 18 brumaire, flotté enfin au gré des circonstances entre les partis contraires. Mais il attacha aussi son nom à la réorganisation de l’instruction publique, aux encouragements donnés aux lettres et aux arts, à la création du Conservatoire de musique, de l’Institut, dont il fut un des premiers membres ; de l’Ecole polytechnique, etc. L’ensemble de ses écrits prouve, d’ailleurs, que malgré ses défaillances et ses erreurs il a toujours conservé dans le coeur un véritable amour du pays, de la liberté politique et de l’indépendance de la pensée.
Lors du couronnement de Napoléon, poussé par Fouché, il donna au théâtre la tragédie de Cyrus, acte d’adhésion au nouveau régime, farci de quelques maximes libérales, et qui compromit la renommée de l’auteur sans lui mériter la bienveillance du maître. Il se releva bientôt par une Epitre à Voltaire, regardée comme un chef-d’oeuvre, qui lui fit enlever sa place d’inspecteur général des études, et par la Promenade à Saint-Cloud, admirable élégie qui exprime avec énergie la douleur du républicain, après le naufrage de la liberté. Il reçut cependant de Napoléon une pension, comme indemnité de la perte de ses places. Il composa encore plusieurs tragédies qu’il ne fit point représenter : Philippe II, dont le sujet est la mort de don Carlos ; Tibère, la plus remarquable de ses oeuvres dramatiques et qui fut mise à la scène en 1844 ; Brutus et Cassius ; Nathan le Sage, drame imité de Lessing ; enfin, des traductions en vers de Sophocle, oedipe roi, oedipe à Colone et Electre. Il s’est fait surtout remarquer dans le genre de la satire, auquel on lui reproche même de s’être trop souvent livré dans la chaleur des querelles politiques et littéraires qui ont troublé sa vie. Son extrême susceptibilité de poëte, l’irritabilité fébrile de son amour propre d’auteur, en servant d’aiguillon à sa muse satirique et en lui inspirant des traits meurtriers, augmentaient malheureusement le nombre de ses ennemis, dont il ne repoussait les attaques qu’en leur laissant de profondes et incurables blessures. De là ces haines implacables, avivées encore par l’esprit de parti et qui le poursuivirent avec une telle barbarie, qu’on alla jusqu’à imaginer contre lui une infâme calomnie sur laquelle nous nous arrêterons un instant pour la réfuter, fidèle au plan du Grand Dictionnaire, de ne laisser passer aucun problème historique sans l’étudier consciencieusement, pour en chercher la solution.
Ici, d’ailleurs, il ne peut y avoir l’ombre d’un doute, et il ne restera de la hideuse légende que l’ignominie pour ceux qui l’ont inventée.
Exposons d’abord brièvement les faits.
On n’ignore point que les deux frères suivirent en politique des routes différentes. André, passionné d’abord pour la liberté, s’engagea ensuite dans la réaction feuillantine et demeura royaliste. Marie-Joseph suivit le cours de la Révolution et devint républicain enthousiaste. De là quelques dissentiments entre eux, et un échange de notes aigres-douces dans les journaux. Ils cessèrent même un moment de se voir. Après le 10 août, pendant que Marie-Joseph allait siéger à la Convention, André se lançait de plus en plus dans le parti d’une réaction insensée, et il est certain qu’il ne fut longtemps protégé que par le nom de son frère, d’autant plus qu’il s’était fait de nombreux ennemis par ses personnalités vraiment diffamatoires et par ses polémiques acrimonieuses. Enfin, pressé par ses amis, il consentit à vivre quelque temps dans la retraite et le silence. Son frère lui procura à Versailles un asile où il demeura caché près d’un an. Ils étaient alors complètement réconciliés ; et même, à dire le vrai, leurs dissentiments politiques n’avaient pas un moment altéré sérieusement leur tendresse mutuelle. A la fin de 1793, André revint à Paris. On a vu dans sa biographie qu’une imprudence le fit arrêter à Passy, dans une maison tierce, où il avait voulu, avec son emportement habituel, s’opposer à l’arrestation de Mme de Pastoret. A ce moment, un autre de ses frères, Sauveur de Chénier, chef de brigade sous Custine, venait d’être incarcéré à Beauvais, et M. de Chénier père était lui-même inquiété. Marie-Joseph n avait alors aucune influence ; fort suspect de modérantisme, à cause de ses tragédies de Fénelon et de Timoléon, il avait en outre refusé plusieurs missions, et il avait été exclu du comité d’instruction publique. Il pouvait même se regarder comme menacé de proscription, car Robespierre l’avait désigné à la tribune par une de ces allusions meurtrières qui valaient souvent un arrêt. Aussi, dans les dernières semaines qui précédèrent le 9 thermidor, il avait cessé de paraître à la Convention, et il dut même quitter sa demeure pour se dérober aux espions. On comprend assez que, dans une telle situation, il n’avait absolument aucun crédit. Cependant, pendant toute la détention de son frère, il ne cessa de faire des démarches actives en sa faveur, suivant des témoignages respectables, et notamment celui de Daunou. De telles sollicitations demandaient une grande réserve, car, à ce moment terrible, le plus sûr moyen de sauver un prisonnier aussi compromis était encore de le faire oublier. M. de Chénier père, mû par une impatience bien explicable, fit, dit-on, trop ouvertement des démarches imprudentes. Quoi qu’il en soit, André se signalait assez lui-même par ses satires virulentes, dont certainement l’écho franchissait les murs de la prison.
Marie-Joseph apprit dans sa retraite tout à la fois la mise en jugement et lu mort de son frère (on sait que les jugements du tribunal révolutionnaire étaient mis à exécution sur-le-champ). Son désespoir éclata dans l’hymne vengeur qu’il consacra quelques jours plus tard à la chute de Robespierre.
A dater du 9 thermidor, Chénier prit une part active à la politique et joua un rôle important dans les assemblées ; de là des haines politiques qui vinrent s’ajouter aux haines littéraires dont il était l’objet. Dès lors il fut en butte aux attaques journalières de la presse royaliste, fort puissante alors, et qui le persécuta avec une animosité, avec une persistance de furie dont il n’y a peut-être pas un second exemple. La pièce de Timoléon offre le tableau d’un frère sacrifiant son frère à la liberté. On partit de là pour lancer de sourdes insinuations sur la mort d’André. Bien entendu, on se garda de remarquer que cette tragédie avait été composée et reçue avant l’arrestation de l’auteur de la Jeune captive, et que tout l’intérêt, dans la pièce, était concentré sur la victime Timophane. La calomnie ne s’arrête pas pour si peu. L’abbé Morellet et d’autres revenants du monde royaliste trouvèrent piquant de répandre que Marie-Joseph avait contribué à la proscription de son malheureux frère, sans croire d’ailleurs un seul mot de cette lâche invention. Un homme très connu, un aimable et spirituel littérateur, qui toute sa vie a passé dans les salons pour un honnête homme, l’historien des croisades, Michaud, s’associa à cette persécution infâme. Il rédigeait alors la Quotidienne, et l’un des premiers il avait attaqué la politique de Chénier. Celui-ci riposta par quelques vers mordants. Transpercé par la verve du poëte, qui l’avait rangé dans la populace des sots, Michaud se vengea avec une cruauté qui peut faire apprécier son caractère. Pendant une année entière, son journal, qu’on surnommait la Nonne sanglante, contint presque tous les jours quelque diatribe transparente, avec cette phrase perfide : « Caïn, qu’as-tu fait de ton frère ? » Il reproduisit sous mille formes cette accusation, en prose et en vers. Eh bien ! imaginerait-on que cette imputation horrible qu’il propageait si lâchement, il n’y croyait pas, il la savait fausse ? Un jour, Ginguené, de l’Institut, l’historien de la littérature italienne, causait avec lui de Chénier, qui alors était mort ; Michaud convint, devant de nombreux témoins, que tout cela n’avait été qu’une stratégie de presse ; et, comme s’il ne s’agissait que d’une aimable espièglerie, il ajouta cyniquement : « Il fallait bien le démonétiser ! Après tout, c’est un fameux chat que nous lui avons jeté dans les jambes. »
Telles étaient les moeurs de la presse royaliste sous le Directoire. Trouverait-on quelque chose de semblable parmi les franches brutalités du Père Duchesne ? Michaud n’a jamais eu l’ombre d’un remords. Il s’est éteint doucement, entouré de l’estimé publique, et chargé de gloire et d’années.
Il faut ajouter que pendant une année Chénier reçut tous les jours, parmi sa correspondance, sous sa porte, sur le tabouret de sa loge au théâtre, à l’Institut, et même une fois sous son chevet, une lettre anonyme reproduisant invariablement la phrase de Michaud ; « Caïn, qu’as-tu fait de ton frère ? » On n’a jamais connu l’auteur de cette lâche persécution ; mais n’est-il pas permis de supposer que le pieux inventeur du trop fameux chat n’y a pas été étranger ?
Il est inutile de rappeler que le hideux mensonge n’est appuyé sur aucun fait, sur aucune présomption, et l’on a presque honte d’en faire a réfutation péremptoire. Mais, dussent nos observations paraître superflues, nous ajouterons quelques témoignages caractéristiques qui feront mieux ressortir encore l’ineptie de l’infâme accusation.
Nous avons rappelé ce fait avéré que Marie-Joseph, lors de l’arrestation de son frère et jusqu’au 9 thermidor était lui-même suspect, et même vers la fin cité, dénoncé, recherché, pour employer les expressions de son collègue, le savant et respectable Daunou. Cette situation prouve suffisamment qu’il ne pouvait être parmi les proscripteurs, puisqu’il tut obligé de se cacher pour échapper lui-même à la proscription. Ce fait matériel serait déjà une preuve, indépendamment de toutes les considérations morales. On a, en outre, l’aveu cynique de Michaud, l’absence de la plus légère preuve à l’appui et le témoignage de contemporains du plus honorable caractère. Daunou s’est toujours exprimé avec énergie contre cette calomnie aussi absurde qu’horrible. Lemercier l’a flétrie avec l’indignation d’une âme loyale. (V. notamment la Revue encyclopédique, 1819, t. IV, p. 81). Arnault n’a manqué aucune occasion de confondre les calomniateurs. (V. la notice qu’il a placée en tête des oeuvres anciennes de Chénier, 1824 ; — v. aussi ses Souvenirs d’un sexagénaire, t. II, p. 178.)
Un autre témoin oculaire des événements, Roederer, ennemi acharné de Marie-Joseph, qui eut avec lui des polémiques effrénées, qui tut couvert de ridicule par la satire du Docteur Pancrace, et qui riposta par des diatribes où il ne se refuse aucun outrage, aucun genre d’accusation, a reculé cependant devant celle-là. Sa conviction l’a emporté sur sa rage. Aucune injure, aucune calomnie ne lui pèsent ; mais, quand il arrive à cette effroyable assertion, l’honnête homme qu’il y avait en lui se soulève contre le pamphlétaire, son coeur se révolte contre sa plume, il nie, il écarte avec dégoût l’arme empoisonnée. (V. le Journal d’économie publique, 1797, no 13.) Dans la suite, il revenait souvent sur cette affaire, et il s’exprimait en termes catégoriques. « C’est, disait-il, la plus grande injustice de l’histoire de la Révolution. » Il voulait dire de l’histoire de la réaction. Mais lui-même était un des grands réactionnaires, et il lui était permis de confondre les époques.
Voici un autre témoignage non moins précieux, puisqu’il vient d’un autre ennemi de Chénier, d’un ancien membre du comité de Salut public. Nous le tirons des Mémoires de Barère (t. II, p. 263).
« Après avoir été très-lié avec moi jusqu’à la fin de 1794, Chénier se tourna contre moi quand je ne fus que malheureux et accusé. Il se plaça même au premier rang de mes accusateurs, et de ceux qui, le 12 germinal, au milieu d’une émeute, demandaient ma mort. Cependant, comme j’aime par-dessus tout à rendre justice, même à mes plus cruels ennemis, je dois cet hommage à la vérité et au coeur de Chénier, de dire qu’il pleura amèrement la mort de son frère (je l’ai vu) ; loin, comme on l’a dit méchamment dans les salons de Paris, d’avoir contribué à la mort de son frère, qui n’était pas de la même opinion que lui, il a, au contraire, fait des démarches personnelles pour le dérober au supplice. Devant moi, il a imploré l’intérêt actif et vrai que notre collègue Dupin mettait à ces sortes d’affaires malheureuses, pour aller au comité de Sûreté générale et tâcher de sauver son frère. Les hommes se doivent la vérité, et je la dis en faveur de mon plus cruel ennemi. »
Ce témoignage posthume, d’un loyal ennemi s’est produit, il ne faut pas l’oublier, plus de trente ans après la mort de Chénier.
Nous pouvons arrêter ici cette enquête, bien assuré qu’il ne peut rester aucun doute dans l’esprit du lecteur.

Chénier - suite et fin

Ceux qui voudraient plus de détails peuvent consulter, outre les sources que nous avons citées, un travail extrêmement remarquable de M. Ch. Labitte, Marie-Joseph de Chénier (Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1844, réimprimé dans les Etudes littéraires du même auteur, t. II). M. Ch. Labitte a étudié cette question à fond, et en a donné la solution définitive.
Cette calomnie mémorable, qui ne pouvait troubler la conscience de Chénier, déchira néanmoins son coeur, et il en reçut une atteinte mortelle. Il exhala ses souffrances dans la magnifique épître sur lu Calomnie, dont les beaux vers ont été tant de fois cités :

Hélas ! pour arracher la victime aux supplices,
De mes pleurs chaque jour fatiguant vos complices,
J’ai courbé devant eux mon front humilié ;
Mais ils vous ressemblaient, ils étaient sans pitié.
…………………………………………………
Auprès d’André Chénier avant que de descendre,
J’élèverai la tombe où manquera sa cendre,
Mais où vivront du moins et ses doux souvenirs,
Et sa gloire, et ses vers dictés pour l’avenir, etc.

Enfin, ajoutons, comme dernier trait, que la vénérable mère des Chénier a pris la parole elle-même pour venger Marie-Joseph de la calomnie dont il était victime. Elle a écrit à ce sujet une lettre douloureuse et indignée, qui a été insérée dans le journal la Sentinelle du 20 décembre 1796, et reproduite intégralement par un écrivain royaliste, M. de Lescure, dans son livre sur les Autographes (1865). L’original existe encore, et fait partie du cabinet de M. le baron de Girardot, archiviste de la Loire-Inférieure.
A tous les détails qui précèdent, nous croyons devoir ajouter le fait suivant, qui montrera mieux encore avec quel acharnement les ennemis de Marie-Joseph Chénier s’attachaient à leur victime; il est extrait d’un ouvrage anonyme, les Précurseurs, imprimé en 1826, et qu’on sait être de Regnault-Warin :
« Un soir, bien jeune encore, j’étais au foyer du Théâtre-Français, adossé à la cheminée, qu’environnait un groupe. A l’aspect d’un homme que je n’avais pas remarqué, le groupe se sépare; il fuit avec un accord marqué, et plusieurs de ceux qui le composaient, avec un sentiment ou plutôt avec une affectation d’horreur. J’étais demeuré seul, touchant presque l’individu frappé de cet ostracisme. « Savez-vous près de qui votre mauvais sort vous a placé ? me dit un jeune homme en s’avançant avec précaution. — Mais, répondis-je si j’en juge par voire effroi, c’est auprès de quelque bête venimeuse ou féroce. — Celui-ci est l’un et l’autre ; en un mot, c’est Chénier. — Comment ! le poëte, l’orateur, le publiciste. — Oui, le tueur de rois, l’assassin de son frère ! » Et sur ce que ces paroles, proférées avec une indignation théâtrale, semblaient faire peu d’impression sur moi : « Eh bien ! me dît mon interlocuteur, demeurerez-vous encore auprès de Caïn ? — Je reste, répondis-je, auprès de l’auteur du Discours sur la calomnie. » A ces mots, mon jeune homme disparut. »
Outre les ouvrages que nous avons cités, on a encore de Chénier des satires d’un style ferme et d’une grande vigueur d’accent, de spirituelles et mordantes épigrammes, des poèmes didactiques, des poésies diverses, des traductions, un tableau de la littérature française depuis 1789, rédigé sur l’invitation de l’empereur, et qui a joui de quelque estime en son temps : un cours de littérature, dont les leçons sur les Vieux fabliaux et sur les Romans français ont seules été publiées, etc. Ses oeuvres complètes ont été publiées en 1823-1826, avec des notices de Daunou et d’Arnault, et augmentées des oeuvres posthumes (1829). Il eut pour successeur à l’Académie française Chateaubriand, dont la réception officielle n’eut lieu qu’au commencement de la Restauration, parce qu’il avait refusé d’adoucir, dans son discours de réception, l’amertume de ses appréciations sur le disciple de Voltaire et le conventionnel régicide, qui, en outre, avait été son critique.

Cuvelier, Jean-Guillaume-Antoine

Cuvelier, Jean-Guillaume-Antoine, auteur dramatique français, né à Boulogne-sur-Mer le 15 janvier 1766, mort à Paris le 27 mai 1824. Il fut d’abord avocat dans sa ville natale. Député par la garde nationale de Boulogne-sur-Mer à la fédération de 1790, il s’établit à Paris et accepta plusieurs missions de ses concitoyens. Nommé capitaine des guides-interprètes après le 18 brumaire, il fit, en cette qualité, les premières campagnes de Prusse et de Pologne ; mais sa santé ne lui permettant pas de prendre part plus longtemps aux fatigues de la guerre, il renonça à la carrière de soldat et se fit homme de lettres. Quelques romans, contes et nouvelles ayant attiré sur lui l’attention, il se mit à composer des pièces de théâtre. Bientôt, rivalisant avec Guilbert de Pixérécourt, le Corneille des boulevards, avec Caignez, le Racine des boulevards, il mérita, par le genre de ses productions et sa prodigieuse fécondité, le surnom fort significatif de Crébillon des boulevards. Cherchant dans le mélodrame, la pantomime et le mimodrame, à exciter la terreur et la pitié des classes populaires, il réussit assez souvent, et beaucoup de ses sombres productions obtinrent un long et retentissant succès. Qu’il nous suffise de rappeler : la Fille sauvage ; Hermann et Sophie ; Dago ou les Mendiants d’Espagne ; la Main de fer ou l’Epouse criminelle ; la Fille mendiante ; Jean Sbogar ; les Machabées ou la Prise de Jérusalem ; le Sacrifice d’Abraham, etc., mélodrames en trois et quatre actes, représentés à l’Ambigu-Comique, à la Gaîté et a la Porte-Saint-Martin dans les vingt premières années de ce siècle. N’oublions pas l’Enfant du malheur, en quatre actes, un des succès de vogue de 1802 à 1803. Dans le mimodrame, Cuvelier mit en scène, avec beaucoup d’appareil et de vérité, des faits militaires contemporains, tels que : la Belle Espagnole ou l’Entrée triomphale des Français à Madrid (1809) ; les Français en Pologne (1808) ; la Prise de la flotte ou la Charge de cavalerie (1822) ; la Mort de Kléber ou les Français en Egypte, etc. La Fille hussard ou le Sergent suédois, pantomime en trois actes et à grand spectacle, fut jouée deux cent cinquante fois de suite, et reprise le 29 frimaire an VII, puis en l’an XIII, avec les combats équestres et évolutions exécutés par la troupe de Franconi. Ce populaire auteur, qui a donné environ cent dix ouvrages dramatiques, dont un très-petit nombre en collaboration, a fait jouer aussi à l’Opéra : Alcibiade solitaire, en deux actes, avec Barouillet (8 mars 1814), et la Mort du Tasse, en trois actes (7 février 1821). Il entendait parfaitement la coupe et la conduite des pièces du boulevard, où il a régné jusqu’à sa mort avec un bonheur soutenu. On a de lui les romans suivants : Damoisel et bergerette, historiette du XVe siècle (1795, 1 vol. in-8°), dont il a fait plus tard une pantomime en trois actes ; Nouvelles, contes, historiettes, anecdotes, mélanges (1802, 2 vol. in-8°) ; le Bandit sans le vouloir et sans le savoir (1809, 3 vol. in-12).

Florian, Jean-Pierre Claris de

Florian, Jean-Pierre Claris de, écrivain français, né au château de Florian (Gard) en 1755, mort à Sceaux en 1794. L’enfance de Florian s’écoula « sur les bords du Gardon, au pied des hautes Cévennes, entre la ville d’Anduze et le village de Massanne, » et de ces premières années, des frais vallons où il avait erré, il garda toujours le souvenir. Un vieil oncle fort prodigue, qui s’était chargé de lui, trouvant trop lourd le fardeau de veiller sur l’enfant, l’abandonnait à toutes ses fantaisies. Il mourut sans rien laisser à son neveu, et Florian fut mis en pension à Saint-Hippolyte. Son père avait un frère aîné, qui avait épousé une dès nièces de Voltaire, et allait souvent à Ferney. Le marquis de Florian demanda au patriarche la permission de lui présenter son neveu, permission qui fut gracieusement octroyée. L’enfant amusa le vieillard par son joyeux babillage, et reçut le nom de Floriannet. Voltaire lui écrivit quelque temps et l’appelait M. de Floriannet, comme nous le voyons dans l’extrait suivant :
« Monsieur de Floriannet, voilà tout ce que j’ai l’honneur de vous dire de votre famille dont j’ai l’honneur d’être par ricochet. »
La mère de Florian, Gilette de Salgues, était d’origine castillane, et Boissy d’Anglas, qui vivait dans l’intimité de la famille, dit qu’elle « avait conservé quelque chose des moeurs et des habitudes particulières au pays où elle était née, et qu’elle l’avait transmis à son fils. » Son père, qui avait consacré une partie de sa modeste fortune à faire honneur à sa position (il était chef d’une compagnie de cavalerie), le destina à suivre la même carrière. Florian était alors, page du duc de Penthièvre, à qui sa gaieté plaisait beaucoup, et ce prince, ordinairement triste, d’ailleurs si vertueux et si bienfaisant, conçut pour lui une affection qui ne se démentit jamais. Ce fut avec regret qu’il le vit partir pour l’école d’artillerie de Bapaume ; mais Florian n’y resta pas longtemps, et rentra chez son bienfaiteur avec le grade de capitaine de dragons. Comme son heureux caractère ne se démentait pas, il faisait les délices du château d’Anet ; il composait déjà des pièces de vers et de petits romans qui n’avaient pas grand succès, mais qui dénotaient une grande facilité et une certaine fraîcheur de sentiments. Il fit même un sermon, voici à quelle occasion. Le curé de Saint-Eustache étant venu voir le duc de Penthièvre, on se mit à causer sermons. Florian, qui avait le droit de se mêler à toutes les conversations, soutint que ce n’était pas chose difficile de composer un sermon, et qu’il en ferait bien un lui-même si besoin était. Le prince paria 50 louis qu’il serait parfaitement incapable de produire quoique ce fut qui ressemblât à un sermon. Piqué au jeu, notre futur fabuliste se mit à débiter une terrible improvisation sur la mort : « Ce grand de la terre, s’écriait le capitaine de dragons, qui, fier de sa haute naissance, se croit pétri d’un limon plus noble que le mien, doit tout à la mort ; il tient d’elle seule tout ce qui fait sa fausse gloire. Qu’il ose produire les titres qui l’élèvent au-dessus de ses égaux ! Chacun de ces titres est un bienfait de la mort. Sa noblesse ? Elle est appuyée sur un monceau de cadavres ; plus le monceau grossit, plus elle devient illustre. Ses dignités, à qui les doit-il ? A la mort, qui a moissonné ceux qui les avaient méritées. » Le capitaine Florian qui prêchait avec tant d’onction ne ressemblait guère au Florian des fables, au berger amoureux d’une Estelle champêtre, regardant, penché sur sa houlette, ses agneaux baignant leur blanche toison dans l’eau limpide du fleuve. Vive Dieu ! Le chevalier de Florian dépense son argent en café et en liqueurs, le chevalier de Florian tombe « sérieusement malade, » le chevalier de Florian peut montrer une blessure reçue sur le terrain ; il boit, ce mélancolique Némorin ; il aime violemment, ce pudique Florian ; il se bat à outrance, ce porteur de houlette, qui ne devrait, pense-t-on, rêver que de vertes campagnes et de forêts ombreuses. Notez que Florian n’était pas romanesque. L’anecdote suivante en fait foi. Gentilhomme ordinaire du duc de Penthièvre et rassuré contre les coups de la fortune par une pension fort respectable, il s’éprit un jour de Mlle Le Sénéchal, à laquelle M. de Lacretelle faisait aussi sa cour. Le capitaine réussissait à merveille, et Mme Le Sénéchal conseillait fortement au second soupirant de se désister de ses prétentions, quand le bruit courut que la famille de la jeune fille avait subi des pertes sensibles. On vit soudain se refroidir l’enthousiasme de Florian ; il devint d’une politesse exquise, voila sous un air de modestie l’éclair de ses yeux vainqueurs et finit par disparaître complètement. Comme on voit, cet amour n’est guère poétique, Mais peut-être a-t-on un peu calomnié l’auteur de Galatée.
Enfin Galatée parut (1783). On lut beaucoup ce simple conte, qui relevait quelques fadeurs et des réminiscences d’Honoré d’Urfé par un coloris plus vif et des scènes véritablement touchantes. Les trois premiers livres sont imités de Cervantes, le quatrième seul est original. Estelle, qui parut quelques années après (1788), malgré des qualités incontestables de diction, de peinture et de sentiment, n’eut pas autant de succès que son aînée. Il faut dire aussi que le mouvement régénérateur qui se préparait laissait peu d’espoir à la littérature de se faire écouter. Il eût fallu un loup dans ces bergeries de Florian. Numa Pompitius, qui avait précédé Estelle de deux ans, fut accueilli assez froidement. On trouve dans ce récit de fort bons passages, mais il a le tort de vouloir rivaliser avec le Télémaque et de ne pas se douter de la couleur antique si bien observée par Fénelon. Les Contes en vers de Florian sont bien loin de ceux de La Fontaine ; mais çà et là on rencontre de jolies idées parfaitement exprimées, beaucoup de facilité et de légèreté dans la facture du vers, de la grâce et du naturel. Bref, on peut dire que Florian en était arrivé au point d’aborder sans trop de présomption le genre qui a immortalisé La Fontaine.
Florian avait étudié Horace et Virgile avec passion ; il connaissait la nature, et avait déjà montré dans ses contes de la finesse d’esprit avec une dose de malice fort suffisante. Mais entre La Fontaine et lui la différence est grande. La Fontaine est d’une charmante naïveté, et, comme le dit fort bien M. Saint-Marc Girardin, nous intéresse aux animaux qu’il fait parler, ou au poëte lui-même. Le Bonhomme mettait de son âme partout, et elle rayonne de tous côtés, échauffant le récit de sa lumière douce et attirant invinciblement le coeur. « Avec Florian, ajoute le même auteur, nous ne nous intéressons qu’au sens de la fable, à sa moralité, qui est toujours fine et délicate, et à la manière ingénieuse ou même épigrammatique dont cette moralité est amenée par le récit. » Florian aime Horace et Virgile, La Fontaine se plaît avec Montaigne, et les fabliaux du XVIe siècle font ses plus chères délices ; il aime la reine de Navarre… Florian observe bien les petits travers de l’humanité, sans être un satirique mordant et un profond moraliste. Sous la forme légère de ses fables, il sut se moquer agréablement, et des individus, et de la société, comme s’il eût espéré les réformer. « Au fond, dit encore le même auteur, il se contentait d’être applaudi à l’Académie, et faisait tout son possible pour se mettre à l’écart des agitations politiques. »
La vie privée de Florian ne présente pas d’incidents d’un grand intérêt. « Il l’avait écrite lui-même, dit Jauffret, et l’avait sans doute rendue intéressante, car il savait donner du prix aux détails les plus futiles ; mais cette vie n’existe plus. » Nul n’était plus gai que lui avec des amis ; sa physionomie s’allumait au feu de son esprit enjoué, et l’on prétend qu’il eût fait rire, à certains moments, l’homme le plus mélancolique de la terre. Avec les personnes qu’il ne connaissait pas, il était grave, mais d’une gravité bienveillante. Il portait dans tous les actes de sa vie cette sensibilité dont il a rempli ses ouvrages. Jamais un malheureux n’a imploré en vain ses secours, et quand ses ressources n’étaient pas suffisantes, il demandait à de plus riches que lui. A la mort de son père, il n’avait trouvé que des dettes pour héritage ; il eût pu répudier la succession, mais il préféra se porter héritier et payer les dettes du petit trésor personnel qu’il devait à ses ouvrages. Il ne se réserva du patrimoine maternel qu’un petit champ qu’il donna à une bonne vieille fille qui avait vécu près de son père pendant un demi-siècle et qui l’avait vu naître lui-même. La pauvre femme accepta le présent en disant : « Jo vous le rendrai bientôt, car je vais mourir. » Elle était bien loin de penser qu’elle lui ourvivrait. La Révolution crut voir un ennemi dans ce poëte si doux et si inoffensif. Il fut jeté impitoyablement en prison, sous le prétexte de relations avec les émigrés, et quand le 9 thermidor vint le rendre à la liberté, il était abattu, brisé. Quelque temps encore, il traîna un reste d’existence et bientôt il s’éteignit dans les bras de ses amis. Ses dernières paroles furent touchantes, et elles résument bien tout ce qu’on peut dire sur cet écrivain : « Que ne puis-je être certain de reposer sous le grand alisier de mon village, ou les bergères se rassemblent pour danser ! Je voudrais que leurs mains pieuses vinssent arracher le gazon qui couvrirait mon tombeau ; que les enfants, après leurs jeux, y jetassent leurs bouquets effeuillés ; je voudrais enfin que les bergers de la contrée y fussent quelquefois attendris, en y lisant cette inscription :

Dans cette demeure tranquille
Repose notre bon ami.
Il vécut toujours à la ville,
Et son coeur fut toujours ici. »

Alfred de Musset ne s’est-il pas rappelé ces vers quand il a écrit :

Mes bons amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière ;
Sa pâleur m’en est douci et chère,
Et son ombre sera légère
A la terre où je dormirai ?

Le tombeau de Florian, une simple stèle de pierre, surmontée du buste du poëte, se voit encore auprès de la petite église de Sceaux.
Nous n’avons pas parlé des ouvrages que Florian écrivit pour le théâtre ; ils sont peu nombreux, mais on ne peut passer sons silence son talent dramatique. La Harpe dit que les comédies de Florian se distinguent par le naturel et sont très-agréables à lire. Il eut la bonne idée de changer le caractère d’Arlequin, ce grossier bouffon de l’Italie dont la verve railleuse, sarcastique et folle finissait par lasser l’esprit. Florian lui prêta quelques vertus naïves qui le font rentrer dans l’humanité et nous donnent de la sympathie pour lui. On a prétendu à tort qu’il en avait fait un personnage nouveau. La comédie larmoyante, ou le drame, avait été déjà inventée, et Florian ne fit que changer Arlequin en personnage de draine. C’est l’opinion de M. Saint-Marc Girardin, et nous nous y rangeons. Talent sympathique avant tout, Florian, dont le nom seul réveille une affectueuse curiosité, souffrit beaucoup de l’indifférence du public pour quelques-uns de ses ouvrages. La critique ne fut pas toujours disposée en sa faveur et montra les griffes sous les caresses, Rivarol, qui n’épargnait personne, surtout ses amis, disait d’un livre de Florian : « Il y a la moitié de l’ouvrage en blanc, et c’est ce qu’il y a de mieux. » C’était une brutalité à peine spirituelle ; il trouva mieux. Un jour, il rencontra Florian qui marchait devant lui avec un manuscrit qui sortait de sa poche. Il l’aborda et lui dit : « Ah ! monsieur, si l’on ne vous connaissait pas, comme on vous volerait ! » Heureusement que Florian avait la réplique facile.
Ses ouvrages, outre ceux que nous avons cités, sont : le Baiser, comédie en trois actes (1782) ; le Don ménage, comédie en un acte (1783) ; le Bon père, comédie en un acte ; la Bonne mère, comédie en un acte ; Jeannot et Colin, comédie en trois actes ; Blanche et vermeille, pastorale en deux actes ; les Jumeaux de Bergame, comédie en un acte ; Eloge de Louis XII (1785) ; Ruth, églogue couronnée par l’Académie (1784) ; Jeunesse de Florian ou Mémoires d’un jeune Espagnol, fort curieuse histoire des premières années de notre écrivain (1807) ; Eliézer et Nephtali ; Mélanges de poésie et de littérature (1787 et 1800) ; Six nouvelles (1784) ; Nouvelles nouvelles (1792) ; Lettres à M. Boissy d’Anglas, posthumes (1807). On lui attribue encore Henriette Stuart, traduit de l’anglais (1795). Ses oeuvres complètes ont été éditées par Renouard (1820, 16 vol. in-18). Il faut y joindre les oeuvres inédites publiées par Guilbert de Pixérécourt (1824, 4 vol.).
— Bibliogr. Consultez les ouvrages suivants : J. de Rosny, Vie de Florian (Paris, an V <Actinic:Variable Name = '1797'/>, in-18) ; Eloge de Florian, par Ch. Lacretelle (Paris, 1812, in-8°) ; Eloge de J.-P. Claris de Florian, par J. de Rosny (Flessingue, 1812, in-8°) ; Jauffret, Eloge de Florian (Paris, 1812, in-8°) ; Viacin, Eloge de Florian (Besançon, 1833, in-8°), pièce qui a partagé le prix rie poésie au concours de l’Académie du Gard en 1832 ; la Jeunesse de Florian ou Mémoires d’un jeune Espagnol, ouvrage posthume (Paris 1820, in-18) ; Notice sur ta vie et tes ouvrages de Florian, en tête de l’édition de ses Fables (Paris, 1825, in-8°).

Henry, Étienne Ossian

Henry, Étienne Ossian, chimiste, né à Paris en 1793. Il est fils du précédent, qui l’associa de bonne heure à ses travaux, et sous la direction duquel il devint rapidement un chimiste distingué. M. Henry, après avoir été professeur agrégé à l’Ecole de pharmacie, fut, pendant douze ans, sous-chef à la pharmacie centrale des hôpitaux de Paris, puis devint chef des travaux chimiques de l’Académie de médecine, dont il est membre depuis 1824. Ce savant a découvert l’existence d’un principe acre dans l’embryon du ricin, la présence de l’iode dans plusieurs eaux alcalines et sulfureuses, celle de la lithine dans les eaux de Vichy et de Saint-Nectaire. On lui doit des procédés nouveaux pour obtenir en grand le sulfate de quinine ; pour obtenir en poudre impalpable le mercure doux ou calomel à la vapeur : pour doser l’azote en volume. C’est encore a lui que nous sommes redevables de la découverte, dans la moutarde blanche, d’un principe cristallisé sulfuré, nommé sinapine. Outre plusieurs notes éparses dans les bulletins de l’Académie, nous citerons de lui : Manuel d’analyse chimique des eaux minérales (1825, in-8°), en collaboration avec son père, et réédité en 1858 ; Traité pratique d’analyse chimique (in-8°) ; Pharmacopée française (1827, in 8°), nouvelle traduction du Codex medicamentarius, avec notes et additions ; Hydrologie de Plombières (1855, in-8°), etc. M. Henry a collaboré au Journal de pharmacie, aux Annales de chimie, au Dictionnaire de Nysten (1845), à l’Annuaire des eaux de France (1851), etc. — Son fils, Emmanuel-Ossian HENRY, mort en 1867, prit son diplôme de docteur en 1855, et fut attaché, comme médecin auxiliaire, à l’hôtel des Invalides. On lui.doit : Recherches chimiques et médico-légales sur l’acide cyanhydrique et ses composés (1857) ; Recherches chimiques et médicales sur les matières organiques des eaux sulfureuses (1860).

Mendès, Catulle

Mendès, Catulle, poète et romancier français, né à Bordeaux en 1843. Venu à Paris dès l’âge de dix-huit ans pour suivre la carrière des lettres, il fonda en 1861 une petite feuille littéraire, la Revue fantaisiste, où commencèrent à se grouper ceux qu’un peu plus tard on appela les Parnassiens : Albert Glatigny, Villiers de l’Isle-Adam, Fr. Coppée, Sully-Prudhomme, Léon Dierx, José-Maria de Hérédia, Paul Verlaine ; il insérait aussi quelques pièces de vers ou des fantaisies humoristiques dans « l’Art », de M. Ricard, où se retrouvaient à peu près les collaborateurs de la « Revue fantaisiste ». Son premier volume de vers, Philoméla (1864, in-12), avait déjà en germe toutes les qualités par lesquelles se distingua la nouvelle école : le souci de la forme, une versification scrupuleuse, le choix des mots sonores, la ciselure du vers. Ces qualités se retrouvent dans toutes les compositions poétiques de M. Catulle Mendès : Odelettes guerrières (1871, in-12) ; la Colère d’un franc-tireur, poème (1872, in-12) ; Contes épiques (1872, in-8°) ; Hespérus (1872, in-8°), singulière épopée mystique, parfois incompréhensible, inspirée à l’auteur par ta lecture de Swedenborg ; le Soleil de minuit ; Soirs moroses, poésies (1876, in-8°). En même temps qu’il publiait ces recueils de vers, M. Catulle Mendès s’essayait dans la nouvelle, Histoires d’amour (1868, in-12), et au théâtre, où il faisait représenter : la Part du roi, comédie en un acte et en vers (1872) ; les Frères d’armes, drame en quatre actes et en prose (Théâtre-Cluny, mars 1873) ; Justice, drame en trois actes (Ambigu, mars 1877) ; le Capitaine Fracasse, livret d’opéra-comique en trois tableaux, tiré du roman de Théophile Gautier (Opéra-Comique, 1878) ; les Mères ennemies, drame en trois actes et dix tableaux (Ambigu-Comique, novembre 1882). On lui doit de plus : les Soixante-treize journées de la Commune (1871, in-12) ; les Folies amoureuses (1877, in-12) ; la Vie et la mort d’un clown (1879, 2 vol. in-12) ; le Roi vierge, roman qui a pour héros, sous un nom déguisé, le dernier roi de Bavière (1881, in-12) ; la Divine Aventure (1881, in-12), traduction, en collaboration avec M. Richard Lesclide, des Confessions du comte de Cagliostro, que le célèbre aventurier aurait écrites au cours de sa captivité à San-Leo d’Urbino ; les Monstres parisiens (1882-1885, 2 vol. in-18), analyses subtiles des perversités et des dépravations que l’on peut observer à Paris comme dans toutes les grandes capitales ; ce sont deux recueils d’esquisses et de nouvelles ; le Crime du vieux Blas, roman (1882, in-12) ; l’Amour qui pleure et l’Amour qui rit, nouvelles (1883, in-12) ; le Roman d’une nuit (1883, in-12), comédie en un acte, non représentée, dont la publication lui valut une condamnation à un mois de prison et 500 francs d’amende ; les Boudoirs de verre (1884, in-12) ; Jeunes Filles (1884, in-12) ; Jupe courte (1884, in-12) ; la Légende du Parnasse contemporain (1884, in-12), curieux volume plein de renseignements sur la naissance et les développements de la nouvelle école littéraire dont M. Catulle Mendès fut l’un des initiateurs ; Pour lire au bain, recueil de contes (1884, in-12) ; Tous les baisers, recueil de contes et de nouvelles (1884-1885, 4 vol. in-12) ; le Rose et le Noir (1885, in-12) ; les Contes du rouet (1885, in-12) ; le Fin du fin ou Conseils à un jeune homme qui se destine à l’amour (1885, in-4°, illustré d’eaux-fortes) : Toutes les amoureuses (1886, in-12) ; Pour les belles personnes (1886, in-12) ; Zo’har, étude émouvante et passionnée (1886, in-12) ; Tendrement, recueil de nouvelles (1886, in-12) ; l’Homme tout nu, roman (1887, in-12) ; la Première Maîtresse, roman (1887, in-12) ; le Souper des pleureuses (1888, in-12) ; l’Envers des feuilles, nouvelles (1888, in-12) ; les Oiseaux bleus, contes (1888, in-12) ; Grande Maguet, roman (1888, in-12). Enfin, depuis les Mères ennemies, dont nous avons parlé plus haut, il a fait représenter la Femme de Tabarin, comédie-parade en un acte (Théâtre-Libre, novembre 1887) ; Isoline, féerie en trois actes (Renaissance, décembre 1888), et Fiammette, drame en six actes et en vers (Théâtre-Libre, janvier 1889).

Nodier, Charles

Nodier, Charles, littérateur français, né à Besançon vers 1780, mort à Paris en 1844. Son père, ancien avocat et professeur à l’Oratoire, fut nommé, en 1790, maire de Besançon et appelé, l’année suivante, aux redoutables fonctions d’accusateur public, qu’il exerça durant toute la période de la Terreur. Partageant, tout enfant, les convictions républicaines de son père, Ch. Nodier fut reçu à douze ans membre de la Société des amis de la constitution dé Besançon, une des innombrables ramifications des Jacobins dé Paris, et prononça même à cette occasion un discours très-travaillé, dont on vota l’impression. Son père le plaça, comme secrétaire, près du fameux Euloge Schneider, alors commissaire dé la Convention dans le Bas-Rhin ; et, après l’arrestation du proconsul, jeté lui-même en prison, puis délivré par l’intervention de Saint-Just et de Lebas, il fut placé par ces deux conventionnels, toujours en qualité de secrétaire, auprès du général Pichegru. C’est Ch. Nodier qui raconte lui-même tout cela et quantité d’autres choses dans ses Souvenirs ; épisodes et portraits pour servir à l’histoire de la Révolution et de l’Empire (1831, 2 vol. in-8°) et dans ses Souvenirs de jeunesse (1832, in-8°). Acteur ou témoin des faits qu’il présente, il aurait pu être bien renseigné, surtout sur ses propres faits et gestes ; mais il est aujourd’hui certain qu’il a débité sur Schneider, sur Pichegru et sur lui-même les mensonges les plus énormes. « Je ne sais, dit à ce propos P. Mérimée, si toutes les fictions de l’homme de lettres furent volontaires ; si, en s’abandonnant à son imagination, il ne crut pas quelquefois consulter sa mémoire. Tel que ces preneurs d’opium de l’Asie,’ moins sensibles aux impressions extérieures qu’aux hallucinations du breuvage enivrant, il s’était accoutumé, dans sa solitude, à vivre parmi les créations de sa fantaisie comme au milieu des réalités. » Cette explication poétique est trop indulgente ; il est impossible qu’un homme tel que Ch. Nodier se persuade avoir fait ou vu des choses qui n’ont jamais existé. Les monstruosités qu’il rapporte sur Schneider ont été démenties péremptoirement ; les anecdotes, où il joue lui-même un rôle, ne concordent ni avec les dates ni avec les faits avérés, et, quant à Pichegru, l’auteur des Souvenirs se contredit lui-même sur les circonstances les plus importantes. Ces méprises, singulières chez un’ témoin oculaire, s’expliquent parfaitement en ce que Charles Nodier était tout simplement, à l’époque dont il parle, élève de l’école centrale de Besançon, où il eut Droz pour professeur. Au sortir de l’école, il fut nommé bibliothécaire adjoint à la bibliothèque de la ville et s’occupa beaucoup plus d’histoire naturelle et de bibliographie que de politique. Il fit imprimer en 1798 une Dissertation sur l’usage des antennes dans tes insectes (in-4°), puis une Bibliographie entomologique (1801, in-8°), essai ingénieux de classification ; et des Pensées de Shakspeare, extraites de ses oeuvres (1801, in-8°), qui attestent ses studieuses lectures. Il avait alors perdu sa place de bibliothécaire et était venu à Paris. La lecture de Goethe lui inspira le Peintre de Salzbourg (1803), pastiche de Werther, et celle de Faublas un petit roman licencieux, le Dernier chapitre de mon roman (1803, in-8°), compositions qui décèlent un esprit ingénieux, un prosateur lucide, mais qui manquent complètement d’originalité. Les ardeurs républicaines de sa jeunesse n’étaient pas éteintes, mais elles s’étaient transformées ; Ch. Nodier s’affilia à une société de jeunes gens, parmi lesquels il y avait tout autant de royalistes que de républicains, réunis seulement par des velléités d’opposition à l’Empire naissant. C’est à cette époque, vers 1803 ou 1804, que Ch. Nodier composa la Napoléone, petite ode d’une tournure énergique qui courut sous le manteau et qui valut à son auteur, s’il faut l’en croire, les plus terribles persécutions. Arrêté à son domicile, il fut enfermé au Temple, où il trouva un grand nombre de détenus politiques très-anxieux de leur sort ; toutes les nuits, on en venait appeler un ou deux et, à peine le malheureux avait-il franchi le seuil de la salle, commune, qu’un feu de peloton révélait son triste sort a ses compagnons d’infortune. Nodier passa ainsi quelques mois dans les plus grandes angoisses. On le relâcha enfin, et comme, plus tard, il retrouva tous ses codétenus, même ceux qu’il croyait tombés sous les feux de peloton, il fut persuadé, dit-il, que Bonaparte avait fait jouer à ses geôliers une comédie lugubre pour épouvanter le jeune auteur de la Napoléone. Traqué par la police impériale, il se réfugia dans les Vosges et y vécut plusieurs années de l’existence la plus misérable. La vérité est qu’il ne fut ni emprisonné au Temple ni arrêté à Paris. L’ex-oratorien Fouché, qui était un ami de son père, se contenta de le réprimander à propos de la fameuse ode ; Nodier n’en fut pas moins persuadé qu’il courait de grands dangers et, un de ses amis ayant été arrêté, il prit la fuite. Tout ce qu’il a raconté de son incarcération est un roman. Revenu à Besançon, il ne s’y crut pas en sûreté et alla demander asile, à la campagne, chez des amis de son père ; il se plaisait à changer fréquemment de domicile pour dérouter la police, qu’il croyait être à ses trousses, tantôt donnant dus leçons de langue et de botanique dans les châteaux, tantôt se cachant dans les montagnes et implorant l’hospitalité d’un bûcheron. Il fit si bien que le bruit se répandit, à la préfecture du Doubs, qu’un homme étrange, qui se disait proscrit, errait au hasard sans feu ni lieu, et qu’on l’arrêta. Ses papiers furent saisis, examinés ; on y trouva des vers, des fragments de romans, des projets de dictionnaires, des recherches entomologiques, et le proscrit ne fut plus inquiété.
Rendu à la vie commune, Ch. Nodier fut employé comme secrétaire par un érudit anglais, le philosophe Croft, qui le fit collaborer à ses travaux sur les classiques français. Il publia à cette époque lès Tablettes d’un suicidé (1806, in-8°) ; Stella ou les Proscrits, le Solitaire des Vosges (1808, in-8°) ; ces écrits reflètent les préoccupations d’un homme qui a vu la mort de près et qui s’attend à être fusillé d’un moment à l’autre ; Ch. Nodier les avait composés sans doute au milieu de cette vie errante dont ils retracent les souvenirs. Des travaux philologiques succédèrent à ces élucubrations bizarres : Dictionnaire des onomatopées françaises (1808, in-8°), ouvrage dans lequel il recherche les origines du langage et les trouve dans la simple imitation des bruits naturels, explication tout à fait paradoxale, et Questions de littérature légale (1812, in-8°), spirituel traité sur le plagiat et les surpercheries littéraires. La protection de Fouché, devenu duc d’Otrante ; lui valut alors d’être envoyé en Illyrie, comme bibliothécaire de la ville de Laybach ; il y fut le directeur d’un journal, le Télégraphe Illyrien, qui s’imprimait en quatre langues, français, italien, allemand et slave. De retour en France, à la chute de l’Empire, il se trouva très-royaliste, fit valoir les horribles persécutions qu’il avait subies, son existence de proscrit durant de longues années et entra aux Débats, puis à la Quotidienne, où il se fit remarquer par les plus violentes exagérations. Il n’avait pas renoncé à la littérature ; son Histoire des sociétés secrètes de l’armée (1815, in-8°) est, sous une apparence historique, le plus étonnant de ses romans. Il y raconte sérieusement qu’une société, appelée les Philadelphes, dont il faisait partie, composée de jacobins et de royalistes, prépara souterrainement pendant tout le cours de l’Empire la rentrée des Bourbons ; qu’elle eut d’abord pour chef le colonel Oudet, personnage mystérieux que Bonaparte fit disparaître (s’il a existé), puis le général Malet ; quant aux autres, Ch. Nodier ne veut pas les nommer, de peur de les compromettre, et il rattache à cette société des Philadelphes une multitude de conspirations avortées dont personne ne se doutait. Le récit est attachant ; mais ce qu’il y a de merveilleux surtout, c’est que l’auteur entreprit de lé faire croire aux contemporains mêmes des faits, à ceux qui savaient que ses contes n’avaient pas le moindre fondement. A ce même ordre de récits se rattachent les Aventures de Mlle de Marsan et Maxime Odin, publiés beaucoup plus tard (1831, 2 vol. in-8°) et puisés à cette même source trouble que Ch. Nodier appelait ses Souvenirs. Une série de contes fantastiques et de romans d’une originalité trop recherchée : Jean Sbogar (1818, in-8°) ; Lord Ruthwen ou les Vampires (1820, 2 vol. in-8°) ; Smarra (1821, in-8°), amas de rêves incohérents ; Trilby ou le Lutin d’Argail (1822, in-12), joints à ses précédentes études sur Shakspeare et Goethe, contribuèrent à placer Nodier à la tête du romantisme qui commençait à naître. Les deux seules compositions romanesques où il montre quelque sensibilité et s’affranchit de ses paradoxes habituels sont Adèle (1820, in-12) et Thérèse Aubert (1819, in-12). Toutes ces oeuvres sont, du reste, d’un lettré ; le style a la clarté des écrivains du XVIIIe siècle, dont Nodier était nourri, et le coloris que Chateaubriand avait commencé, vingt ans auparavant, à mettre eu faveur. Nodier, désigné à la fois par son royalisme et par sa valeur littéraire, fut nommé bibliothécaire de l’Arsenal (1823). C’est l’époque marquante de sa vie. Dès lors, le bibliomane put se livrer tout entier à sa passion et se reposer de sa jeunesse aventureuse, au milieu des loisirs d’une vie douce et calme, entouré des sympathies de tous ceux qui l’approchaient. Tout le monde a entendu parler du salon de Charles Nodier à l’Arsenal, « Là, dit M. J. Janin, vivait Nodier dans le somptueux appartement qui avait abrité M. de Sully lui-même ; là, il recevait tous ceux qui tenaient honorablement une plume, un burin, une palette, un ébauchoir. En cette capitale du bel esprit, de l’agréable causerie et des amusements littéraires venaient, chaque dimanche, les poëtes tout brillants de leur fortune naissante. Il était l’ami de M. de Lamartine ; il était le confident de M. Victor Hugo, jeune homme ; il encourageait le jeune Alexandre Dumas, le jeune Frédéric Soulié. » Classiques et romantiques, libéraux et royalistes, tout le monde était admis, sans distinction de parti, chez Nodier, qui, entre autres talents, eut jusqu’à sa mort celui d’être bien avec tout le monde, d’avoir un grand nombre d’amis et pas un ennemi.
Dans les loisirs que lui créèrent ses fonctions, il publia un grand nombre d’ouvrages, variés comme ses aptitudes de bibliomane, de philologue et de romancier : Dictionnaire universel de la langue française (1823, 2 vol. in-8°) ; Quérard prétend que l’ouvrage est de Verger et que Ch. Nodier n’en a écrit que la préface ; bibliothèque sacrée grecque-latine (1826, in-8°), compilation faite avec soin ; Mélanges tirés d’une petite bibliothèque (1825, in-8°), curieuses notices, qui ne sont pas toutes exactes, sur les livres rares qui formaient sa propre collection ; Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux (1830, in-8°), roman où il a essayé de remplir le cadre indiqué par Sterne dans Tristram Shandy ; la Fée aux miettes, Inès de las Sierras, la Neuvaine de la Chandeleur, Lydie, Franciscus Columna, les Fantaisies d’un dériseur sensé, série de nouvelles intéressantes. C’est aussi l’époque où il eut l’idée de publier ses prétendus Souvenirs historiques sur la Révolution, qui ne sont qu’un tissu de contes bleus, et qu’il compléta par le Dernier banquet des girondins (1833, in-8°), autre fragment d’histoire imaginaire. Cette même année, il entra à l’Académie. Depuis, il ne s’occupa guère que de bibliographie, donna un supplément à ses Mélanges tirés d’une petite bibliothèque, rédigea l’Expédition des Portes de fer, sur les notes du duc d’Orléans (1844, in-8°), et surtout écrivit ce nombre prodigieux de préfaces qui figurent en tête de presque tous les livrés de son temps. Ch. Nodier était l’introducteur obligé de tous les débutants littéraires ; les éditeurs faisaient de sa préface la condition du succès.
La renommée de cet aimable et ingénieux écrivain a été surfaite, ce qui s’explique par les relations très-étendues’et toutes bienveillantes de l’homme avec les écrivains d’une de nos grandes périodes littéraires. « Peu d’écrivains, dit M. J. Janin, ont été, de leur vivant, entourés d’amitiés, de sympathie et de faveur autant que Charles Nodier. Comme il n’était sur le chemin de personne, au contraire, comme il trouvait facilement merveilleux tout ce qui se faisait, tout ce qui se disait autour de lui, c’était à qui lui rendrait louange pour louange, amitié pour amitié. Nodier, à l’heure où M. Victor Hugo et la nouvelle école jetaient au loin leurs premières clartés, n’était déjà plus un écrivain, c’était un rêveur ; il avait quitté le monde réel pour’ ce monde à part où l’on ne voit guère que des ombres, où l’on entend des voix confuses, tant il avait marché vite à travers les nouveaux sentiers, tant il les connaissait pour les avoir pressentis le premier. Il était venu trop tôt pour appartenir au présent siècle ; il était venu trop tard pour appartenir au XVIIIe siècle, et, de même qu’il n’avait pas été le contemporain de Diderot, il n’était pas le contemporain de M. Victor Hugo, qui l’appelait son maître…. Il n’y avait rien, non-seulement dans les lettres, mais dams le monde hors des lettres, de meilleur que Nodier. A toute tentative heureuse, il éprouvait le contentement d’un enfant ; à toute gloire éclose hier, il tendait une main bienveillante. Il encourageait, il écoutait, il guidait, mais d’une main si légère ! Nodier, a été tout à fait l’homme de lettres, tel qu’on peut le rêver dans une époque où les lettres sont devenues la brûlante et terrible profession des malheureux qui n’en ont pas d’autre. Il n’a été que cela toute sa vie ; écrivant pour vivre et vivant au jour le jour, riche aujourd’hui, pauvre demain, content toujours. Ainsi s’est passée son innocente vie, à oublier les livres qu’il écrivait, à encourager ceux des autres ; à relire, à racheter les vieux livres d’autrefois, auxquels il avait voué un culte savant et sincère. »
Comme romancier, il a fait preuve d’un goût très-pur, d’un esprit fin et délicat, d’une imagination originale ; mais il s’est le plus souvent montré superficiel, paradoxal et, pardessus tout, dénué de cette puissance créatrice qui est le signe du génie, dé cette hauteur de vues et de pensées, de ce souffle vigoureux qui enfantent les chefs-d’oeuvre et donnent l’immortalité. M. de Loménie nous paraît avoir apprécié d’un façon fort juste le talent de Ch. Nodier comme romancier dans les quelques lignes qui suivent : « Tous ses romans, dit-il, sont courts, ce qui est une qualité ; leur lecture est attachante. Et pourtant, dans leur brièveté, ils sont prolixes. Beaucoup de pages pourraient en être retranchées sans nuire aucunement à l’effet général. Non-seulement ils offrent une absence à peu près complète d’habileté dans les combinaisons dramatiques, habileté qui n’est pas, je crois, rigoureusement indispensable à un écrivain de génie ; mais ils pèchent tous par je ne sais quel laisser-aller de touche qui se traduit en portraits vagues ou discordants, en caractères faux pu effacés, par je ne sais quel abus d’une heureuse facilité d’exécution qui dégénère en longueurs et en minuties et ne s’arrête jamais à temps dans la description ou l’analyse. » Nodier a fait de la science comme il faisait du roman ou de l’histoire, avec beaucoup d’imagination et d’esprit, mais en réalité avec, peu de profondeur. Ce n’est pas que l’érudition lui manquât ; il savait beaucoup et discourait de la façon la plus aimable et la plus attrayante ; mais les vrais savants, les hommes spéciaux en tous genres s’accordent à ne voir eu lui qu’un ingénieux amateur. Une des passions de ce charmant esprit, qui en a eu beaucoup, a été la philologie. Nodier a fait une grammaire, il a fait une critique raisonnée de tous les dictionnaires, il a composé deux dictionnaires ; il a commenté, annoté, expliqué tous les classiques de notre langue ; mais dans tous ces travaux, si intéressant et si spirituel qu’il soit, il n’est pas un guide bien sûr. Ses aperçus, ses observations et surtout l’attrait qu’il sait répandre sur des discussions de linguistique ou de bibliographie, sujets arides par excellence, en rendent seulement la lecture agréable. Son grand mérite a été de faire pénétrer le goût des livres rares, des belles éditions, parmi les gens du monde, qui jusqu’à lui ne s’en étaient guère préoccupés.
Pour terminer, nous donnerons ici, comme appréciation générale du talent de Ch. Nodier, ce jugement de Sainte-Beuve : « Ce qui caractérise son personnage littéraire, c’est de n’avoir eu aucun parti spécial, de s’être essayé à tout de façon à montrer qu’il aurait pu réussir à tout, de s’être porté sur maints points a certain moment avec une vivacité extrême, avec une surexcitation passionnée, et d’avoir été vu presque aussitôt ailleurs, philologue ici, romanesque là, bibliographe et werthérien, académique cet autre jour avec effusion et solennité et, le lendemain ou la veille, le plus excentrique ou le plus malicieux des novateurs : un mélange animé de Gabriel Naudé et de Cazotte, légèrement cadet de René et d’Obermann, représentant tout. à fait en France un essai d’organisation dépaysée de Byron, d’Hoffmann, Français à travers tout, Comtois d’accent et de saveur de langage, comme La Monnoye était Bourguignon, mariant le Menagiana à Lara, curieux à étudier, surtout en ce que seul il semble lier au présent des arrière-fonds et des lointains fuyants de littérature, donnant la main de Bonneville à M. de Balzac et de Diderot à M. Hugo. Bref, son talent, ses oeuvres, sa vie littéraire, c’est une riche, brillante et innombrable armée, où l’on rencontre toutes, les bannières, toutes les belles couleurs, toutes les hardiesses d’avant-gardé et toutes les formes d’aventures… ; tout, hormis le quartier général…. » Le quartier général ! c’est-à-dire l’unité de vues, la concentration de tous ses efforts, de ses immenses ressources vers un point, un but défini, l’ordre et la méthode dans le travail, substitués au caprice et à la fantaisie : voilà ce qui a manqué à Nodier pour produire un monument durable.

Révoil, Bénédict-Henry

Révoil, Bénédict-Henry, littérateur français, fils du précédent, né à Aix en l816. D’abord employé au ministère de l’instruction publique, il fut ensuite attaché au département des manuscrits à la Bibliothèque royale, qu’il quitta en 1842 pour se rendre aux Etats-Unis. Pendant ce voyage, qui dura plusieurs années, M. Révoil réunit un grand nombre de matériaux et d’observations, et fit représenter trois comédies écrites en anglais : New-York comme il est et comme il était, Nut-Yer-Stick et Horatius Trelay. De retour en France, il a collaboré à l’Illustration, à l’Ordre, à l’Assemblée nationale, etc., et s’est principalement fait connaître par des traductions d’un grand nombre d’ouvrages et de romans anglais et allemands. Parmi ses ouvrages originaux, nous citerons : Histoire et recherches succinctes sur l’origine des ports d’armes (1839) ; le Vaisseau fantôme (1842), livret d’opéra, avec Paul Foucher ; Chasses et pêches de l’autre monde (1856, in-12) ; le Roi d’Oude, récit arrangé de l’anglais (1859, in-12) ; l’Inde à vol d’oiseau (1857, in-12) ; Pêches dans l’Amérique du Nord (1859, in-12) ; le Dessin du panier (1861, in-12) ; l’Amour qui tue (1863, in-18) ; l’Exposition universelle des chiens illustrée (1863, in-4°) ; le Portefeuille d’un conteur (1863, in-12) ; le Bivouac des trappeurs (1864, in-12) ; Bourres de fusil (1865, in-12) ; Vive la chasse (1867, in-18) ; Histoire physiologique et anecdotique des chiens de toutes les races (1867, in-8°) ; la Vie des bois et du désert (1874, in-8°), etc. Parmi ses traductions, nous mentionnerons ; les Harems du nouveau monde (1856, in-12) ; les Pirates du Mississipi (1857, in-18) ; Abigaïl ou la Cour de la reine Anne (1857, in-8°) ; les Deux convicts (1858, in-18) ; le Docteur américain (1860, in-12) ; la Cour d’un roi d’Orient (1865, in-12) ; une série de romans sous le titre général de Drames du nouveau monde et comprenant : l’Ange des prairies, les Ecumeurs de mer, le Fils de l’oncle Tom, les Parias du Mexique, la Sirène de l’enfer, la Tribu du Faucon noir (1864-1865, 7 vol. in-12), etc.

Richepin, Jean

Richepin, Jean, poète, romancier et auteur dramatique français, né à Médéah (Algérie) en 1849. Son père était médecin militaire. Elève des lycées Napoléon et Charlemagne, il entra à l’Ecole normale supérieure, mais renonça au professorat, et pendant la première partie de la guerre de 1870 fut rédacteur en chef de l’« Est », journal de Besançon ; il s’engagea ensuite comme franctireur dans une des compagnies attachées a l’armée de Bourbaki. De retour à Paris, en mars 1871, il collabora au « Mot d’ordre », à la « Vérité », où il écrivit les Etapes d’un réfractaire, au « Corsaire », et joua lui-même, au théâtre de la Tour-d’Auvergne, l’Etoile (1873), petite pièce composée en collaboration avec André Gill. Il commençait surtout à se faire connaître en récitant quelques-unes de ses plus originales poésies dans les cafés du quartier latin. Son premier volume de vers, la Chanson des Gueux (1873, in-12), poursuivi et condamné pour quelques pièces d’une franchise trop brutale dans les mots et dans les choses, lui valut un mois de prison ; mais, loin de lui nuire, cette condamnation le fit sortir tout d’un coup de l’obscurité. Le volume, même expurgé, eut du succès. Après avoir publié un roman, Madame André (1874, in-12), puis un recueil de nouvelles, les Morts bizarres (1876, in-12), et un volume de vers, les Caresses (1877, in-12), il essaya de la vie d’aventures et s’engagea comme matelot à bord d’un navire marchand. Il a donc pu dire, dans son recueil de poésies, la Mer, sans qu’on le taxât de forfanterie :

Et d’abord, sache bien à ma louange, ami,
Que je ne suis pas, comme on dit, marin d’eau douce ;
De tanguer et rouler j’ai connu la secousse.
Sur un pont que les flots balayaient, j’ai blêmi.

J’ai travaillé, mangé, gagné mon pain parmi
Des gaillards a trois brins qui me traitaient en
Je me suis avec eux suive ta gargarousse. [mousse,
Dans leurs hamacs et dans leurs bocards j’ai dormi.

J’ai vu les ouvriers du large et ses bohèmes,
J’ai chanté leurs refrains et vécu leurs poèmes,
Et tu verras ici des vers, en maint endroit,

Lesquels furent rythmés au claquement des voiles,
Cependant que j’étais de quart sous mon suroît,
Le dos contre la barre et l’oeil dans les étoiles.

Revenu à Paris, il collabora au « Gil Blas » qui venait d’être créé, et publia successivement : la Glu (1881, in-12), roman dont il tira un peu plus tard un drame dont le premier rôle fut joué par Mlle Réjane au théâtre de l’Ambigu en 1883 ; Quatre petits romans (1882, in-12) ; Miarka, la fille à l’ourse (1883, in-12) ; le Pavé, paysages et coins de rue (1883, in-12) ; Macbeth, traduction littérale en prose du drame de Shakspeare, représenté à la Porte-Saint-Martin (1884) ; Nana Sahib, autre drame violent, en vers, joué au même théâtre et dans lequel, après M. Marais, il interpréta lui-même, pendant plus d’un mois, le principal rôle (1884) ; Sappho (1884, in-12) ; Sophie Monnier, étude sur la fameuse maîtresse de Mirabeau (1834, in-12) ; les Blasphèmes, recueil de vers (1884, in-12) ; la Mer, autre recueil de poésies (1886, in-12) ; Monsieur Scapin, comédie en trois actes, en vers (Théâtre-Français, 1886) ; Braves Gens, roman (1887, in-12) ; le Flibustier, comédie en trois actes et en vers (Théâtre-Français, 1888) ; Césarine, roman (1888, in-12) ; le Chien de garde, drame (Menus-Plaisirs, 1889) ; le Cadet, roman (1890, in-12) ; Truandailles, recueil de nouvelles (l890, in-12). Nous avons donné l’analyse de la plupart de ces ouvrages, qui, malgré un parti pris parfois excessif d’originalité, d’étrangeté, tiennent un rang honorable parmi les meilleures productions de la littérature contemporaine.
En 1891, le bruit courut que M. Richepin ne tarderait pas à être l’objet d’une amnistie spéciale qui lui rendrait ses droits politiques dont il a été privé par la condamnation de 1873. Mais le poète semble avoir rendu difficile cette amnistie en déclarant qu’il ne l’accepterait qu’à la condition de pouvoir réimprimer ta Chanson des Gueux dans son entier, avec les pièces visées par l’arrêt de condamnation.

Rotrou, Jean de

Rotrou, Jean de, poëte et auteur dramatique français, né à Dreux le 21 août 1609, mort le 28 juin 1650. Il appartenait par su famille, une des plus anciennes du pays, à la noblesse de robe ; ses goûts le portèrent à travailler, tout jeune encore, pour le théâtre, et il donna sa première pièce, l’Hypocondriaque ou le Mort amoureux, jouée en 1628, un an seulement avant les débuts de Pierre Corneille ; Rotrou avait alors dix-neuf ans, et, deux ans plus tard, il avait déjà donné une trentaine de pièces aux comédiens. En ce temps-là, qui est celui de l’enfance de l’art dramatique français, les comédiens ne demandaient qu’à pouvoir renouveler promptement l’annonce de leur spectacle ; c’est pour cela que l’inépuisable Hardy leur allait si bien ; attaché à une troupe nomade, il la suivait en qualité de poëte ordinaire et fournissait six pièces par mois à ses compagnons d’aventures. Rotrou prit-il d’abord un pareil engagement ? C’est assez probable. Chapelain, à qui le comte de Fiesque venait de présenter le jeune poète en 1632, écrivait à M. Godeau, leur ami commun : « Quel dommage qu’un garçon de si beau naturel ait pris une servitude si honteuse I » La servitude à laquelle Chapelain faisait allusion est clairement expliquée par Gaillard dans sa burlesque Monomachie :

Corneille est excellent, mais il vend ses ouvrages ; Rotrou fait bien les vers, mais il est poëte à gages.

Il est donc vraisemblable qu’au début de sa carrière Rotrou s’associa, comme Alexandre Hardy, à une troupe de comédiens pour lui fournir de ces ébauches improvisées dont Mlle Beaupré disait plus tard : « Nous avions ci-devant des pièces de théâtre pour 3 écus, que l’on nous faisait en une nuit. On y était accoutumé et nous y gagnions beaucoup. » Cela donnerait l’explication de ces vingt-neuf comédies inconnues qui précédèrent l’apparition de Cléagénor et Doristhée (1630). Cette tragi-comédie a déjà plus de valeur que son premier ouvrage connu, l’Hypocondriaque, quoique ce ne soit guère qu’une suite de dialogues et de scènes épisodiques formant à peine une action. Mais ces dialogues ont une grâce et un tour délicat qui se présentaient pour la première fois au public. Levers est souple, harmonieux, la rime riche, la langue nette, élégante et naturelle.
A peine s’est-il produit comme un auteur qui va prendre le premier rang, à peine a-t-il donné la Bague de l’oubli, pièce amusante et d’une supérieure distinction, très-applaudie à l’hôtel de Bourgogne, que voici venir un poëte nouveau dont le coup d’essai n’est pas encore le Cid, mais Mélile, un autre esprit charmant qui badine et cajole avec tout l’agrément de la cour, avec de merveilleuses ressources d’enjouement et de finesse, un maître enfin. Ils s’étaient connus chez le cardinal de Richelieu, avec Bois-Robert, Colletet et l’Estoile, et collaboraient ensemble avec l’illustre cardinal. Corneille était alors, sans contredit, le moins connu de ce groupe littéraire. « Il n’avait trouvé, dit Voltaire, d’amitié, et d’estime que dans Rotrou, qui sentait son mérite ; les autres n’en avaient point assez pour lui rendre justice. » Rien ne dit cependant que Rotrou n’ait pas été contrarié de sa venue ; mais, s’il sentit d’abord quelque secrète jalousie, sa générosité la condamna bien vite, et il trouva le sûr moyen de ne pas envier son rival : ce fut de l’aimer. Désormais le terrible « moi ! » de Médée pouvait retentir sur la scène ; Rodrigue pouvait défier le comte et jeter ce cri du jeune siècle, avec lequel le duc d’Enghien chargera les vieilles bandes espagnoles à Rocroi :

Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes biens nées
La valeur n’attend pas le nombre des années.

Rotrou s’était mis hors d’atteinte en faisant sienne la gloire de son ami. Au lieu de perdre le premier rang, il le donnait lui-même, et Corneille, par une admirable modestie, refusait de le prendre. L’auteur d’Horace et du Menteur se plut toujours à s’incliner devant Rotrou comme devant un maître. Un maître, Rotrou en était toujours un. En même temps que Corneille donnait le Cid, il faisait représenter les Deux Sosies, où Molière a fait de larges emprunts pour son Amphitryon ; le monologue de Junon, qui sert de prologue aux Deux Sosies, est un des morceaux les plus éloquents, les plus, passionnés de notre vieux théâtre. Entre le Cid et Horace, il donnait Antigone, dont Racine, si sobre de louanges d’habitude, a écrit qu’elle « était remplie de quantité de beaux endroits, » comptant sans doute parmi ces beaux endroits les deux récits entiers qu’il avait d’abord fait entrer dans sa Thébaïde. L’année de Polyeucte, Rotrou produisait Iphigénie en Aulide, qui était digne de servir encore à Racine, mais qui n’eut pas cet honneur et ne servit qu’à Leclerc, escorté de son ami Coras, sans pouvoir les préserver d’un immortel ridicule. L’année de Théodore, il donnait la Soeur, que Molière, déjà comédien, joua en province et qu’il reprit au Palais-Royal, qu’il représenta même au Louvre, après la mort de Rotrou ; il avait si bien étudié le style, l’exposition, l’invention et le détail de cette pièce, qu’il l’a fait passer presque tout entière dans l’Etourdi, les Fourberies de Scapin et le Bourgeois gentilhomme. Jusqu’ici, les relations de Molière et de Rotrou avaient échappé à l’attention de la critique ; mais M. Ed. Fournier a découvert, imprimé eu tête de l’Hercule mourant, le quatrain suivant adressé par Madeleine Béjard à M. de Rotrou sur le succès de sa pièce :

Ton Hercule mourant va te rendre immortel ;
Au ciel comme en la terre, il publira ta gloire,
Et, laissant ici-bas un temple à ta mémoire,
Son bûcher servira pour te Taire un autel.

Ainsi, en 1636 (c’est la date du volume), Madeleine Béjard était déjà liée avec Rotrou, dont elle avait probablement joué quelque rôle, et l’on sait que le jeune Poquelin quitta vers cette époque la maison paternelle poursuivre Madeleine ; il n’est donc pas invraisemblable, comme on l’a prétendu, qu’il ait joué la Soeur ; toutes les probabilités, au contraire, sont pour cette conjecture.
Tandis que Corneille s’efforçait de retrouver l’art ancien pour créer un art nouveau et s’emparer de l’avenir, Rotrou se défendait de le suivre dans cette voie. Il avait ses liens avec le passé. Mème quand il traduit Euripide, Sophocle, Sénèque et Plante, sa plume, qui va d’elle-même, retourne au romanesque où elle se plaît, aux personnages de fantaisie, à l’intrigue familière, Ingénieuse et prévue. La maturité était venue ; il s’était marié et avait obtenu, dans sa ville natale, d’honorables fonctions qu’il remplit sérieusement. Il fut lieutenant particulier au bailliage de Dreux, assesseur criminel et commissaire examinateur au comté. Il y siégea tel qu’un statuaire, un penseur, l’a si bien représenté dans le buste actuellement placé au foyer de la Comédie-Française : poëte en robe noire ; juge avec cette belle tête fine, élégante, inspirée, dont Caffieri a fixé le modèle et qui est devenue l’image authentique de Rotrou, parce qu’elle est le portrait du génie. C’est à cette époque qu’il écrivit Saint Genest, dont la mise en scène, originale et savante, a à peine été surpassée, et qu’il mit sur la scène Venceslas, le père obligé de juger son fils coupable et qui abdique, ne pouvant se réduire a le condamner ni à l’absoudre.
On « lui a reproché, il est vrai, de n’avoir su faire des vers faciles difficilement, » selon le précepte de maître Despréaux ; précepte que le jeune Racine sut si bien mettre en pratique ; on lui a reproché aussi d’avoir été joueur comme les cartes et de s’être trop adonné au plaisir. Mais tout cela n’empêche pas son labeur d’avoir été considérable. Doué d’une facilité vraiment merveilleuse, en une vingtaine d’années il ne composa pas moins de trente-cinq tragédies, tragi-comédies ou comédies, toutes en cinq actes et en vers. La plupart sans doute ne sont point des chefs-d’oeuvre, mais quelques-unes, comme Venceslas ou Saint Genest, ont mérité de prendre rang à côté des pièces du grand Corneille, et, bien qu’il n’ait point gardé un renom égal à celui de son émule, c est à lui que l’on rapporte à bon droit l’honneur d’avoir fondé la scène française. Ce qui le fit dédaigner dès que Racine parut, c est qu’il s’était toujours affranchi des règles de l’école, qu’il avait souvent déserté le genre grec pour se faire espagnol ; mais il était assez riche d’imagination et de style pour être lui à ses heures, au gré de son génie ou de son caprice, voire même en prenant modèle sur Lope de Vega et Calderon. Il estimait que ce n’était point dégrader la tragédie que de prêter des sentiments humains à ses personnages et de faire mouvoir ceux-ci ailleurs que sur les bords du Tibre ou de l’Euphrate. C’est pourquoi, de l’avis même de Voltaire, Rotrou fut véritablement le fondateur du théâtre français. On peut aussi le considérer comme le précurseur de l’école romantique. Il est tel passage de Saint Genest qui, par l’originalité du coloris et l’audace de l’image, dépasse la langue même de Corneille et vient se rattacher aux plus heureuses hardiesses de notre époque. Quelques-uns de ses vers ont une allure toute moderne.
Sa fin fut digne de sa vie ; Rotrou mourut victime de ses devoirs de magistrat. Dans les derniers jours de juin 1650, il se trouvait à Paris lorsqu’il apprit qu’une maladie épidémique sévissait à Dreux ; il y retourna aussitôt. Son père lui écrivit pour le conjurer de quitter ce foyer d’infection ; il lui répondit que son devoir était de rester là où était le danger. Voici sa lettre, digne d’être conservée : « Le salut de mes concitoyens m’est confié ; j’en réponds à ma patrie. Je ne trahirai ni l’honneur ni ma conscience. Ce n’est pas que le péril où je me trouve ne soit fort grand, puisque au moment où je vous écris on sonne pour la vingt-deuxième personne qui est morte aujourd’hui. Ce sera pour moi quand il plaira à Dieu… » Il fut emporté par le fléau peu de jours après.
L’Académie française, en 1810, avait donné la Mort de Rotrou pour sujet du concours de poésie ; ce fut le doux et élégiaque Millevoye qui remporta le prix. En 1867, une statue en bronze a été élevée à Rotrou puisa ville natale. Le statuaire, M. Allasseur, a été bien inspiré en plaçant la lettre que nous venons de citer dans les mains de ce poëte qui fut en même temps un digne citoyen.
Voici la liste chronologique des pièces de Rotrou : l’Hypocondriaque ou le Mort amoureux, tragi-comédie (1628 ; imprimée en 1631, in-4°) ; la, Bague de l’oubli, comédie (1628 ; imprimée en 1633, in-4°) ; Cléàgenor et Doristhée, tragi-comédie (1630 ; imprimée d’abord à l’insu de l’auteur, et en 1635 seulement de son consentement) ; Diane, comédie (1630 ; imprimée en 1635, in-4°) ; les Occasions perdues, tragi-comédie (1634 ; imprimée en 1636, in-4°) ; l’Heureuse constance, tragi-comédie (1631 ; imprimée en 1636, in-4°) ; les Ménechmes, comédie (1632 ; imprimée en 1636, in-4°) ; Hercule mourant, tragédie (1632 ; imprimée en 1636, in-4°) la Célimène, comédie (1633 ; impr en 1637, in-4° ; 1661, in-12 ; retouchée par Tristan et imprimée sous le titre d’Amaryllis, 1653, in-4°) ; l’Heureux naufrage, tragi-comédie (1634 ; imprimée en 1638, in-4°) ; Céliane, tragi-comédie (1634 ; imprimée en 1637, in-4°) ; la Belle Alphrède, comédie (1634 ; imprimée en 1639, in-4°) ; la Pèlerine amoureuse, tragi-comédie (1634 ; imprimée en 1638, in-4°) ; Filandre, comédie (1635 ; imprimée en 1637, in-4°) ; Agésilaus de Colchos, tragi-comédie (1635 ; imprimée en 1637, in-4°) ; l’Innocente infidélité, tragi-comédie (1635 ; imprimée en 1637, in-4°) ; Clorinde, comédie (1636 ; imprimée en 1637, in-4°) ; Amélie, tragi-comédie (1637 ; Imprimée en 1638, in-4°) ; les Sosies, comédie (1636 ; imprimée en 1638, in-4°) ; les Deux pucelles, tragi-comédie (1636 ; imprimée en 1639, in-4° ; 1653, in-12) ; Laure persécutée, tragi-comédie (1637 ; imprimée en 1639, in-4° ; 1646, in-12) ; Antigone, tragédie (1638 ; imprimée en 1639, in-4° et in-12) ; lea Captifs ou les Esclaves, comédie (1638 ; imprimée en 1640, in-8°) ; Grisante, tragédie (1639 ; imprimée en 1640, in-4°) ; Iphigénie en Aulide, tragi-comédie (1640 ; imprimée en 1641, in-4°) ; Clarice ou l’Amour constant, comédie (1641 ; imprimée en 1643, in-4°) ; Bélisaire, tragi-comédie (1643 ; imprimée en 1644) ; Célie ou le Vice-roi de Naples, tragi-comédie (1645 ; imprimée en 1646, in-4°) ; la Soeur, comédie (1645 ; imprimée en 1647, in-4°, et. sous le titre de la Soeur généreuse, 1647, in-12) ; le Véritable Saint Genest, comédien païen, tragédie (1646 ; imprimée en 1648, in-4° et in-12) ; Don Bernard de Gabrère, tragi-comédie (1647 ; imprimée la même année, in-4° et in-12) ; Venceslas, tragédie (1647 ; imprimée la même année, in-4° ; retouchée en 1769 par Marmontel) ; Cosroës, tragédie (1649 ! imprimée la même année, in-8° ; retouchée par d’Ussé [1705, in-12]) ; Florimonde, comédie (1655 ; imprimée la même année, in-4°) ; Don Lope de Cardone, tragi-comédie (1650 j imprimée en 1652, in-4°). Toutes ces pièces sont en cinq actes et en vers. On a imprimé après la mort de Rotrou : Dessein du poème de la grande pièce des machines de la naissance d’Hercule, dernier ouvrage de M. de Rotrou, représenté sur le théâtre du Marais (1650, in-4°). On lui attribue les pièces suivantes : Lisimène, la Thébaïde, Don Alvare de Lune, Florante ou le Dédain amoureux et l’Illustre amazone. Il a composé de concert avec les quatre auteurs employés ainsi que lui par Richelieu (Boisrobert, Pierre Corneille, Colletet et l’Estoile) : l’Aveugle de Smyrne, tragi-comédie (1638, in-4° ; 1639, petit in-8°), et la Comédie des Tuileries (1638, in-8°). Le libraire Deroër (Th.) a donné une édition des oeuvres de Rotrou (1820, 5 vol. in-8°). M. Viollet-le-Duc le père a mis en tête de chaque pièce une Notice littéraire et historique, mais il a supprimé les arguments de l’auteur et les épîtres dédicatoires qui, pour être ridicules, n’appartenaient pas moins à Rotrou et font partie de ses oeuvres.

Sainte-Beuve, Charles-Augustin

Sainte-Beuve, Charles-Augustin, poëte et critique français, né à Boulogne-sur-Mer en 1804, mort à Paris en 1869. Son père était contrôleur principal des droits réunis, a Boulogne ; sa mère, fille d’une Anglaise, lui donna probablement ce goût pour les poëtes descriptifs et analytiques anglais, Cowper, Wordsworth, Shelley, qu’il s’efforça d’imiter dans ses premiers essais. La plupart des biographes rattachent sa filiation à la famille janséniste des de Sainte-Beuve, qui a marqué dans l’histoire de Port-Royal et à laquelle appartient le théologien qui précède ; le père du critique signa de Sainte-Beuve jusqu’à la Révolution et Sainte-Beuve lui-même a fait précéder son nom de la particule dans la première partie de sa carrière littéraire. Mais il paraît prouvé que la famille janséniste des de Sainte-Beuve s’est éteinte en 1711, en la personne de Jérôme de Sainte-Beuve, prieur de Saint-Jean-de-Montrol, au diocèse d’Agen ; mais le critique des Lundis, renonçant peut-être à regret à une prétention généalogiquement improuvable, n’en a pas moins cherché à lui donner un corps en écrivant, avec une piété toute filiale, cette Histoire de Port-Royal qui est un de ses titres de gloire.
Sa mère, devenue veuve, lui fit commencer ses études au collège de Boulogne et l’envoya les terminer à Paris, au collége Charlemagne, puis au collége Bourbon. Dans le recueil des Concours généraux publié par M. J. Pierrot, on trouve quelques morceaux de l’élève de rhétorique du collége Bourbon. Ses études terminées, il commença sa médecine. Sa mère le poussait dans cette voie avec ardeur, voulant lui voir une position certaine et se défiant de ses aspirations littéraires qui se manifestaient. Mais, après avoir suivi les cours d’anatomie avec assez d’assiduité et avoir été externe pendant un an à l’hôpital Saint-Louis, il ne se sentit aucune vocation médicale et, sans abandonner complétement ses études, il écrivit quelques articles d’histoire, de philosophie et de critique pour le Globe, que dirigeait alors M. Dubois, son ancien professeur de rhétorique. Quelques comptes rendus sur les productions de la nouvelle école, le Cinq-Mars d’Alfred de Vigny, le second volume des Odes et ballades de Victor Hugo (1826), furent remarqués et lui valurent d’entrer dans ce que l’on appelait le cénacle. Sainte-Beuve demeurait alors rue de Vaugirard, à quelques numéros de distance de la maison qu’habitait Victor Hugo, et lorsque celui-ci changea de domicile et s’installa rue Notre-Dame-des-Champs, le hasard fit que Sainte-Beuve vint aussi demeurer à deux pas du poëte. La communauté de goûts littéraires et le voisinage fortifièrent leurs amicales relations et Sainte-Beuve entra dans le mouvement rénovateur dont Victor Hugo était le chef. La nouvelle école, rompant avec les traditions classiques, reportait volontiers les yeux sur le XVIe siècle et sur la pléiade, bien obscurcis par l’éclat littéraire des deux siècles suivants ; Sainte-Beuve se mit à étudier Ronsard et Du Bellay. Une occasion se présenta pour lui de montrer le résultat de ses études. L’Académie ayant proposé pour sujet du prix d’éloquence, en 1827, un Tableau de la poésie française au XVIe siècle, Daunou engagea fortement le jeune critique du Globe à concourir et mit à sa disposition sa riche bibliothèque. Le travail de Sainte-Beuve n’obtint pas le prix, qui fut partagé, ex æquo, entre Philarète Chasles et Saint-Marc Girardin, mais il fut publié par son auteur, qui y joignit une édition des oeuvres choisies de Ronsard (1828, 2 vol. in-8°), et ce Tableau de la poésie française au XVIe siècle, remanié complétement, enrichi de recherches nouvelles, est devenu dans l’édition définitive (1843, in-16) le travail le plus complet que l’on possède sur cette partie de notre histoire littéraire.
Tout en se jetant dans la mêlée romantique, Sainte-Beuve ne s’illusionnait pas sur les défauts des maîtres de la jeune école ; cela ne l’empêcha pas de tomber lui-même, comme poëte, dans les écueils qu’il avait signalés. A propos des Odes et ballades, le recueil de Victor Hugo qui se rapproche pourtant le plus de la manière des anciens lyriques, il écrivait : « Chez M. Hugo, l’inspiration première est constamment vraie et profonde ; tout le mal vient de comparaisons outrées, d’écarts fréquents, de raffinements d’analyse… Ajoutons quelques métaphores mal suivies, de l’impropriété dans les termes, trop d’ellipses dans la série des idées, des incidences prosaïques au milieu de la plus éclatante poésie… » V. Hugo dut être peu satisfait de ces critiques ; cependant il encouragea le poëte, qui lui lut ses essais, quelques pièces de ses Poésies de Joseph Delorme, et l’engagea à les publier. Une fois rallié au romantisme, Sainte-Beuve alla au moins aussi loin que le maître et fit précisément ce qu’il lui reprochait, car les vers bizarres, les tournures prosaïques, les métaphores outrées, les enjambements abondent dans ce recueil (1829, in-16) ; mais ces bizarreries, loin de nuire au volume, en firent le succès. Le grand combat commençait à se livrer et ces audaces, qui faisaient froncer le sourcil aux classiques auxquels on les jetait en défi, furent beaucoup plus remarquées que ce qu’il y avait de neuf et d’original dans les conceptions du poëte, la recherche de la simplicité, le désir de trouver une voie nouvelle dans le récit familier des émotions journalières, dans des tableaux d’intérieur et des paysages à la manière des poëtes anglais et des peintres flamands.
La révolution de 1830 vint offrir à son activité une nouvelle carrière. Il avait peu fait de politique jusqu’alors ; mais dans la surexcitation générale des esprits, il s’y donna tout entier. Pierre Leroux venait de prendre la direction du Globe ; Sainte-Beuve le seconda vaillamment et s’imbut profondément des idées humanitaires de son directeur. Il avait été jusqu’alors doctrinaire ; il inclina vers les saints-simoniens ; il voulait même mêler le mouvement littéraire au mouvement politique et invitait le romantisme « à rayonner le mouvement de l’humanité progressive. » Il commença ensuite une active campagne politique au National avec Armand Carrel, puis, ayant fait la connaissance de Lamennais, Sainte-Beuve, qui devait mourir en libre penseur, faillit devenir un dévot. Il s’en tint, heureusement pour lui, à des aspirations confuses vers un catholicisme épuré qui nous valurent les Consolations, recueil de poésies où se trouvent des pièces d’un sentiment élevé (1830, in-8°), et le beau roman de Volupté (1832, in-8°). « Il est incontestable, dit M. François Morand (Premières années de Sainte-Beuve, 1872, in-16), que, comme tous les hommes de 1830, il a eu un vague penchant pour la religiosité, qu’il a pratiqué une sorte de spiritualisme indécis, sans forme déterminée, qui flottait, comme il l’a avoué lui-même, entre le catholicisme, le piétisme, le jansénisme et le martinisme. C’était à cette époque que G. Sand l’appelait un pieux et tendre rêveur et que Mme Dorval disait n’avoir trouvé que lui qui fût vraiment bon parmi les apôtres de l’école nouvelle. C’était un sentiment de curiosité philosophique plutôt qu’une foi réelle, un besoin inné d’analyse qui le portait à approfondir des croyances auxquelles le hasard de la naissance l’avait attaché jusqu’à ce que l’examen poussé à fond l’eût autorisé à dénouer ces entraves et à marcher tel que nous l’avons connu, d’un pas libre, alerte, assuré dans ce large chemin de la critique indépendante. » C’est dans le même courant d’idées qu’il écrivit Pensées d’août, son dernier recueil de vers (1837, in-8°), et l’Histoire de Port-Royal (1840-1842, 4 vol. in-8°), cette complète et savante apologie du jansénisme et de ses martyrs. Il avait été appelé à Lausanne en 1837, pour y faire un cours sur un sujet de son choix, et il choisit cette partie peu explorée de l’histoire religieuse du grand siècle qu’il a éclairée des vives lumières de sa critique. Une autre fois encore il fut appelé à l’étranger, à Liége, en 1848, et il y fit une série de leçons sur l’aurore du romantisme, qu’il publia, aussitôt rentré en France, sous le titre de Chateaubriand et son groupe (1849, 2 vol. in-8°). C’est encore une de ces études complètes après lesquelles il n’y a plus qu’à glaner. Si l’on ajoute à ces livres la suite à peine interrompue des articles littéraires publiés par lui depuis 1829 dans la Revue de Paris, la Revue des Deux-Mondes et le Constitutionnel, et un travail à la fois littéraire et philosophique sur Proudhon, pour les idées duquel le critique s’était senti pris d’un bel enthousiasme, on aura une idée de cette activité extraordinaire qui ne voulait rien laisser en dehors d’elle.
La vie de Sainte-Beuve se compose en réalité de ces évolutions de son esprit ; on a voulu y voir de la versatilité, de l’inconsistance. Ce n’était que le fait d’une intelligence curieuse d’approfondir toutes les idées, de s’en pénétrer, d’en extraire le suc ou la moelle. Il désirait tout connaître, les systèmes poétiques comme les systèmes religieux, politiques ou philosophiques ; voulant approcher les maîtres pour les apprécier en même temps que leurs doctrines, il se faisait leur disciple, leur séide, quitte à les laisser là dès qu’il avait terminé son analyse. « Je suis l’esprit le plus brisé et le plus rompu aux métamorphoses, a-t-il dit. J’ai commencé franchement et crûment par le XIIIe siècle ; de là, je suis passé par l’école doctrinaire et psychologique du Globe, mais en faisant mes réserves et sans y adhérer. De là, j’ai passé au romantisme poétique et par le monde de Victor Hugo et j’ai eu l’air de m’y fondre. » — « J’ai fait mes réserves, j’ai eu l’air de m’y fondre, » tout Sainte-Beuve est dans ces sous-entendus. Ce qui l’excuse, c’est la ferveur de néophyte qu’il mettait à chaque initiation nouvelle, le respect profond qu’il a toujours eu pour ses maîtres, que ce fussent Victor Hugo, Carrel, Lamennais ou Proudhon, même après les avoir quittés, et l’universalité de connaissances que lui valurent ces études dirigées dans tous les sens de la spéculation. Il s’est, du reste, peint à merveille dans ces conseils qu’il donnait à un jeune homme, en 1864, et il n’est pas difficile de voir qu’il se proposait en exemple : « Recherchez les plus nobles amitiés et portez-y la bienveillance et la sincérité d’une âme ouverte et désireuse avant tout d’admirer ; versez dans la critique, émule et soeur de votre poésie, vos effusions, votre sympathie et le plus pur de votre substance ; louez, servez de votre parole les talents nouveaux, d’abord si combattus, et ne commencez à vous retirer d’eux que du jour où eux-mêmes se retirent de la droite voie et manquent à leurs promesses ; restez alors modéré et réservé envers eux. Variez sans cesse vos études, cultivez en tous sens votre intelligence, ne la cantonnez ni dans un parti, ni dans une école, ni dans une seule idée ; ouvrez-lui des jours sur tous les horizons ; maintenez votre indépendance et votre dignité ; prêtez-vous pour un temps, s’il le faut, mais ne vous aliénez pas. Restez judicieux et clairvoyant jusque dans vos faiblesses et, si vous ne dites pas tout le vrai, ne dites jamais le faux. Que la fatigue n’aille à aucun moment vous saisir ; ne vous croyez jamais arrivé. A l’âge où d’autres se reposent ou se ralentissent, redoublez de courage et d’ardeur ; recommencez comme un débutant, courez une seconde et une troisième carrière, renouvelez-vous ; faites que la vérité elle-même profite de la perte de vos illusions. » C’est ce qu’a fait Sainte-Beuve, et il avait les yeux sur sa vie déjà remplie lorsqu’il traçait ces lignes.
Sainte-Beuve avait eu une phase de romantisme avec Victor Hugo et Alfred de Vigny, une phase de mysticisme avec Lamennais et Lucordaire, une phase de jacobinisme avec Armand Carrel (il fut même pendant cinq jours directeur politique du National), une phase de socialisme avec Proudhon ; il eut aussi une phase de césarisme. En 1852, il se rallia ouvertement à l’Empire, et cette adhésion d’un homme de sa valeur au régime issu du coup d’Etat de décembre eut un certain retentissement. Sa popularité en reçut une vive atteinte. En même temps, il passait du Constitutionnel au Moniteur et il était nommé professeur de poésie latine au Collége de France, où il se proposait de faire un cours sur Virgile ; il ne put même l’entamer. Assailli dès la leçon d’ouverture par des huées et des sifflets, il essaya vainement de se faire protéger, à la seconde leçon, par un déploiement extraordinaire de sergents de ville et dut céder devant l’évidente hostilité de ses auditeurs. En 1857, il fut nommé maître de conférences à l’Ecole normale, fonctions qu’il exerça jusqu’en 1861. A cette époque, il quitta à la fois l’Ecole normale et le Moniteur pour rentrer au Constitutionnel ; mais il n’en conservait pas moins ses attaches gouvernementales et il en reçut le prix par sa nomination de sénateur (28 avril 1865). « Il croyait, dit Schérer à ce sujet, à la possibilité d’un pouvoir fort, d’une dictature bienfaisante qui, puisant ses droits dans la seule grandeur de sa tâche, guiderait puissamment le monde vers ses nouvelles destinées sociales. J’ai toujours souri du malentendu quand j’ai vu le parti démocratique extrême affecter du dédain pour un écrivain qui, plus délicat assurément et moins affirmatif, ne s’en rencontrait pas moins avec lui sur les généreuses préoccupations et sur le rôle attribué à l’autorité. Sainte-Beuve, au surplus, n’avait pas tardé à comprendre qu’il y avait eu beaucoup d’illusion dans ses espérances ; que le génie sauveur, dans tous les cas, n’était pas apparu et que le plus sûr était encore de s’en tenir à la liberté de tous et à toutes les libertés. Vers la fin de sa vie, la conversion, dirai-je le désenchantement ? était à peu près complète. » L’attitude de Sainte-Beuve au Sénat fut très-digne ; il ne prit la parole que dans les questions qui intéressaient la liberté des lettres et de la pensée, et toujours pour la défendre ; cette attitude lui fit regagner un peu de sa popularité perdue et suscita même au Sénat un incident curieux. A propos de la loi sur l’enseignement primaire, ayant vertement relevé une allusion de M. de Ségur à la nomination de Renan au Collége de France, Sainte-Beuve eut le déplaisir d’entendre un de ses collègues, M. Lacaze, s’écrier : « Vous n’êtes pas ici pour cela ! » La plupart des sénateurs l’interpellèrent vivement dans le même sens, et le maréchal Canrobert voulut aussi mêler sa voix au concert : « Vous n’êtes pas ici, monsieur, lui dit-il, pour défendre un homme qui a nié la divinité de Jésus-Christ et qui s’est posé comme l’ennemi acharné de la religion de nos pères. » Sainte-Beuve tint bon et, dans une séance suivante, à propos d’une pétition sur les bibliothèques scolaires, d’où la coterie cléricale voulait exclure Voltaire, Rousseau, Renan, Michelet, etc., il réclama avec plus d’énergie encore les droits de la libre pensée. Interrompu par le même tumulte, il déclara qu’il n’avait accepté les fonctions de sénateur que « pour intervenir dans les débats qui porteraient sur des objets de sa compétence, c’est-à-dire sur les questions littéraires, pour défendre au besoin ses confrères du dehors, rendre justice à leurs efforts et repousser les accusations mal fondées dont ils pourraient être l’objet. » Là-dessus, M. Lacaze se prétendit directement insulté et provoqua Sainte-Beuve en duel. Toute la presse fit des gorges chaudes de cette provocation ridicule ; Sainte-Beuve refusa du reste fort spirituellement de vider cette querelle autrement qu’avec l’arme qui lui était la plus familière, c’est-à-dire la plume à la main, et M. Lacaze rentra dans le silence. Sainte-Beuve accentua encore son indépendance en refusant de passer du Moniteur au Journal officiel, lors de la création de cette dernière feuille, et en donnant dans le Temps une série d’articles pour lesquels le Moniteur ne lui laissait pas une latitude suffisante. Un sénateur écrivant dans un journal de l’opposition, c’était le comble de l’abomination.
Sainte-Beuve mourut en libre penseur ; ce fut sa dernière transformation. Longtemps déjà avant sa fin, les journaux religieux ne manquaient pas chaque année, à la semaine sainte, de le traîner un peu aux gémonies, à l’occasion d’un certain dîner du vendredi saint où il réunissait à sa table, pour faire gras, quelques convives, parmi lesquels E. Renan et le prince Napoléon. C’était un dîner traditionnel chez lui, dans sa maisonnette de la rue du Montparnasse ; depuis une dizaine d’années, on y mangeait en grande pompe un cervelas, disaient ces mêmes journaux, et Veuillot n’appelait plus l’amphitryon que le libre mangeur. Malgré son attitude opposante au Senat, il avait, comme on le voit, conservé des relations intimes, sinon avec les Tuileries, du moins avec le Palais-Royal, et un autre membre de la famille impériale, la princesse Mathilde, avait également des relations fréquentes avec lui. Après sa mort, son exécuteur testamentaire, M. Troubat, a publié ses Lettres à la princesse (1873, in-18), dont nous avons rendu compte.
Depuis longtemps atteint d’une infirmité grave qui lui causait de cruels tourments, Sainte-Beuve avait pris ses dispositions pour éloigner les prêtres de son lit de mort et être inhumé sans aucune solennité. Par ses dispositions testamentaires, il demanda qu’aucun des corps auxquels il appartenait, l’Académie et le Senat, ne se fit représenter à ses obsèques, qu’aucun discours ne fût prononcé sur sa tombe ; « enfin, disait-il, je demande à être porté directement de mon domicile au cimetière Montparnasse, dans le caveau où est ma mère, sans passer par l’église, ce que je ne pourrais faire sans violer mes sentiments. » Ses volontés furent respectées. Cet enterrement civil d’un sénateur fut considéré, par toute la presse officielle et officieuse, qui alors fit chorus avec M. L. Veuillot, comme un véritable scandale, et M. Rouher, dans l’oraison funèbre qu’il fit au Sénat de son collègue défunt, crut devoir gémir sur l’aveuglement de cette intelligence obscurcie à sa dernière heure.
L’oeuvre la plus considérable de Sainte-Beuve, celle où il a le mieux reflété son esprit critique, c’est la longue série commencée sous le titre de Portraits, dès 1829, dans la Revue de Paris, continuée sous le même titre dans la Revue des Deux-Mondes et reprise sous le titre de Causeries du lundi au Constitutionnel et au Moniteur. C’est une oeuvre qui étonne par son étendue et par la variété des recherches et des études qu’elle a nécessairement exigée : Portraits littéraires (1832-1839, 8 vol. in-8° ; 2e série, 1844, 3 vol. in-18) ; Portraits de femmes (1844, in-18) ; Portraits contemporains (1846, 2 vol. in-18) ; Causeries du lundi (1851-1857, 13 vol. in-18) ; 2e série, Nouveaux lundis (1863-1872, 15 vol. in-18) ; 3e série, Premiers lundis, articles recueillis dans le Globe et le National, débuts littéraires de Sainte-Beuve (1875, vol. Ier à III, in-18). C’est un ensemble de quarante-trois volumes, sans compter la série des Premiers lundis, recueil d’articles un peu secs, dans la première manière de l’auteur, et qui n’ajoutera que peu de chose à sa renommée. Nous avons apprécié les deux principales séries assez longuement (v. CAUSERIES et PORTRAITS) pour n’avoir pas à y revenir. Tous les autres ouvrages de Sainte-Beuve ont également leurs comptes rendus spéciaux. Dans ces dernières années ont paru quelques ouvrages posthumes ; ce sont, outre les Lettres à la princesse, l’étude que Sainte-Beuve avait commencée sur Proudhon, Vie et correspondance de P.-J. Proudhon (1873, in-18) ; le Portefeuille de Sainte-Beuve, extrait de ses notes et de sa volumineuse correspondance et placé par ses éditeurs en tête d’une réimpression de ses Portraits contemporains (Michel Lévy, 1870, vol. Ier et II). M. Fr. Morand a, de plus, rassemblé sous ce titre : les Jeunes années de Sainte-Beuve (1872, in-18), un grand nombre de lettres du critique se rapportant à la première période de sa vie littéraire ; on trouve dans ce recueil des documents très-curieux.

Sainte-Beuve - Suite et fin

La bibliothèque de Sainte-Beuve, lorsqu’elle fut mise aux enchères en 1870, a aussi donné lieu à quelques travaux importants, entre autres un excellent article de M. Schérer dans le Temps (15 février 1870) ; elle était riche en volumes de toute sorte, la plupart annotés par Sainte-Beuve, et l’on a pu recueillir dans ces notes une foule d’indications qui achèvent de faire connaître l’homme. Enfin, M. Troubat a publié des Souvenirs de Sainte-Beuve (1872, in-18) pleins d’intérêt.
Parmi les divers jugements qui ont été portés sur Sainte-Beuve, nous choisirons les trois suivants :
« On peut dire de Sainte-Beuve qu’il est, à notre époque, la plus admirable expression du génie critique ; inférieur par la science à Goethe ou à Hegel, il l’emporte sur eux par la finesse de l’analyse, par la pénétration psychologique, par la connaissance des hommes, par la sùreté du goût. Jeune homme, il était poëte, et ceux qui l’ont connu savent avec quelle susceptibilité chatouilleuse il parlait de ses vers. Là n’était point sa vocation vraie ; mais, dans ses premiers essais, on le voit déjà chercher à surprendre les plus fines nuances du sentiment. En même temps, attiré par la médecine ou plutôt par la physiologie, il apprenait l’observation exacte et précise, il surveillait l’action du tempérament sur l’esprit.
» Mêlé au courant de la renaissance religieuse sous la Restauration, il portait dans les mystères de la vie spirituelle sa pénétrante investigation ; à voir la patiente sympathie avec laquelle il retrace dans le détail le plus compliqué de leur physionomie les portraits des religieuses de Port-Royal, on serait tenté de croire qu’il a traversé les expériences les plus intimes des âmes croyantes.
» En réalité, il ne cherchait la, comme ailleurs, qu’à s’enrichir d’observations nouvelles qui viennent s’ajouter à son vrai substratum je veux dire au fonds persistant de philosophie matérialiste qu’il avait hérité du VIIIe siècle et qu’il n’a jamais renié. Ouvert à tous les courants de notre époque et sans être un savant de profession, n’ayant de l’antiquité qu’une connaissance incomplète, ne sachant pas l’allemand, sachant mal l’anglais, il devine, par un instinct d’une sûreté incroyable, ce que d’autres ne pourraient acquérir que par la plus longue étude, et s’assimile ainsi les résultats généraux des investigations les plus récentes, habile d’ailleurs à ne jamais se compromettre, n’affirmant que là où il le peut, soulevant les questions sans les résoudre, en sorte qu’il éveille la curiosité du lecteur, l’attire, la captive en lui entr’ouvrant des aperçus nouveaux sans l’enfermer dans des solutions arrêtées.
» Jamais plus fine abeille n’a butiné sur plus de fleurs et n’a livré plus vaillante guerre aux frelons et aux bourdons, je veux dire aux critiques pédants, déclamateurs et systématiques, dont la tâche est moins de comprendre que d’exécuter les productions d’autrui.
» Nul n’est moins pédant que Sainte-Beuve ; il se défie de tout système préconçu. Observateur patient, il fait vingt fois le tour de ses personnages, les surprend au naturel, dans le négligé de la vie familière, lorsqu’ils laissent là leur pose, note les moindres gestes, les plus légères attitudes par lesquelles se trahit leur individualité. Pour les faire ressortir sous leur vrai jour, il place à leurs côtés les figures qui font contraste avec eux ; sa vaste et fidèle mémoire lut fournit des rapprochements inattendus d’où jaillissent des traits de lumière. Son style excelle dans cette recherche des nuances fugitives ; sa phrase, désarticulée en quelque sorte par une gymnastique continuelle, se fait souple et chatoyante ; elle se déroule en anneaux brillants qui s’enlacent autour de chaque caractère et de chaque sujet. Il s’occupe moins d’ailleurs de juger que de comprendre. De tout livre, de tout esprit, il veut extraire la fleur.
» Qu’il s’agisse de Virgile ou d’Anacréon, de Pascal ou de Musset, des écrivains les plus austères ou des poëtes les plus légers, il puise à longs traits en chacun d’eux l’essence même de leur personnalité. En le lisant, on pénètre avec lui dans leurs oeuvres. On les goûte, on en respire le parfum, tantôt fortifiant et pur, tantôt enivrant et malsain ; on passe d’une impression à l’autre, on est tour à tour élevé et troublé, mais toujours charmé, jamais indifférent, et l’on se dit qu’une seule époque, la nôtre, pouvait produire un tel type, et qu’un seul homme, Sainte-Beuve, a su faire de la critique un instrument aussi merveilleusement délicat. » (Bersier, conférence faite à Strasbourg, 1872.)
« Toujours en garde contre les autres, il revise tous leurs jugements ; en garde aussi contre lui-même, nul écrivain ne craint moins de revenir sur ses anciens jugements pour les corriger, soit qu’il les contredise ou qu’il les ramène à la mesure ; pour tenir son esprit libre, il le tient ouvert, de manière que les idées vieillies en sortent et que les idées neuves y entrent. M. Sainte-Beuve est un peintre exquis de portraits. Infiniment curieux, avide de savoir sur chacun ce que savent ou devinent le médecin et le confesseur ; ne reculant devant aucune peine pour s’assurer du plus mince détail qui peut fournir un indice ; fuyant d’être trompe et convaincu que tout homme risque de l’être, doué d’une sagacité singulière, il pénètre dans votre intimité, il vous observe à tous les moments, surtout quand vous ne vous observez pas ; il note vos paroles involontaires, il épie vos rêves, il découvre les hommes divers, souvent inconnus les uns aux autres, qu’il y a dans chaque homme ; puis il vous peint, non dans ces poses que l’on prend pour les tableaux d’histoire, mais dans votre habitude même, ressemblant et vivant ; et s’il croit s’être trompé, il touche et retouche encore, serrant à chaque fois la vérité de plus près… Justement curieux de détails sur la vie d’un écrivain, il les prend comme d’utiles renseignements, mais il n’y demeure pas ; il va aux ouvrages mêmes, sachant bien qu’il est plus près de l’écrivain là que partout ailleurs ; il les interroge, il écoute ce qui sonne plein et ce qui sonne creux ; il devine si sous les phrases il y a ou non un homme et quel homme c’est ; un goût des plus exercés lui apprend cela. » (E. Bersot.)
« Pour l’étude subtile des variétés complexes de l’humanité, M. Sainte-Beuve aujourd’hui n’a pas d’égal. Il est de la belle école de Montaigne, Shakspeare, Tacite, Saint-Simon ; école longtemps négligée et redoutée en France, grâce aux pédants de la formule et aux fats des boudoirs ; grâce aux serfs de la mode, figés dans la crasse des scolastiques et dans la sociabilité des salons… Il effleure tout, illumine tout, ne se contredit jamais, se modifie sans cesse, fait étinceler les points saillants, arrive aux profondeurs, ne s’y attarde pas, et ne s’arrête que si un scrupule de millésime ou une erreur de nom propre le met en désarroi. Oh ! alors, c’est une désolation !… Mais il se rassérène ; il repart ; il est parti… Il entre dans toutes les petites chapelles, dérange tous les sacristains, furette dans tous les coins, met à sac les petits temples, trouve des documents, sème des anecdotes ; c’est un miracle. Un tel esprit doit inquiéter et agacer singulièrement les hommes qui n’ont qu’une idée, ceux qui sont sûrs de leur affaire et qui ont des accroupissements et des assoupissements tyranniques. Il les effraye tous ; chacun cependant espère en lui et le veut pour soi : « Faites halte, lui crie-t-on ; arrêtez-vous ici, dans notre zone, dans notre coin spécial. Il n’y a que cela de vrai. Moi je suis la Théologie, moi je suis le Romantisme, moi je suis le Naturalisme. Restez ici. Clouez-vous un peu. » Et comme sa nature est de glisser, de fuir et d’éclairer, il va toujours. « Voilà, disent-ils, un grand perfide et un terrible traître. » Vous le jugez perfide, il n’est que lumineux et fugitif. Si vous étiez sensés, il resterait avec vous… Les exclusifs se sont bien trompés. Il est resté ce qu’il était, quelque chose qui rappelle Bayle sans être Bayle. Le XVIIIe siècle a passé entre eux deux. Le grand Goethe lisant les premiers essais de Sainte-Beuve, imprimés dans le Globe de M. Dubois, avait bien vu cette maîtresse passion d’infatigable enquête. » (Philarète Chasles.)
Sainte-Beuve, par le vicomte d’Haussonville (1875, 1 vol. in-18). C’est le sort de tous les hommes de valeur, aussitôt après leur mort, d’offrir aux critiques mille sujets d’étude, soit au point de vue du rôle qu’ils ont joué dans la vie, soit au point de vue de leur talent. Les moindres détails ne paraissent pas superflus, les lettres les plus banales ne sont point laissées de côté, et l’on voit les volumes succéder aux volumes, apportant chacun une particularité nouvelle, un détail inédit. N’avons-nous pas vu dernièrement un critique publier des lettres inédites de Voltaire et trouver le moyen d’être intéressant après la multitude de livres publiés sur ce grand homme, en nous le montrant tout simplement au milieu des embarras d’argent et comme administrateur de sa fortune ? Sainte-Beuve est un de ces hommes dont la vie intime, les habitudes, les qualités et les travers doivent nécessairement piquer la curiosité du public. N’est-il pas curieux, en effet, de savoir comment se comportait ce critique souriant, mais d’une implacable finesse, qui pénétrait si avant et avec tant de souplesse dans la vie et le caractère des autres ? Deux de ses secrétaires, MM. Troubat et Jules Levallois, ont déjà fait paraître d’intéressants détails sur l’intérieur du maître ; un grave magistrat, M. François Morand, a mis au jour une remarquable brochure, intitulée : les Jeunes années de Sainte-Beuve, dans laquelle sont accumulées les lettres et les particularités.
L’étude biographique du vicomte d’Haussonville est l’histoire du développement moral et intellectuel du fin critique. Tout s’enchaîne et se tient dans son livre ; l’homme et l’écrivain, le caractère et le talent sont indissolublement mêlés dans une série d’observations savamment combinées. Les anecdotes fourmillent, mais ne sont placées qu’à leur bon endroit et pour mettre en relief tel ou tel côté de l’homme. Cette personnalité si multiple, si ondoyante, est envisagée d’une façon magistrale et avec un soin minutieux ; M. d’Haussonville s’efforce de nous expliquer les combats intérieurs, le Sainte-Beuve poëte et le Sainte-Beuve chrétien. Il nous le montre partagé entre le doute qui naissait de sa pensée analytique, subtilement raisonneuse, et la foi qui dès la jeunesse avait poussé en lui de profondes racines ressortant et émergeant à chaque instant. Le poëte mourut jeune chez Sainte-Beuve, le critique le tua, mais il souffrit vivement à la fin de sa vie du discrédit où ses oeuvres poétiques étaient laissées. Rien n’est plus curieux que le travail intérieur de cette âme incessamment sollicitée par les mouvements les plus contraires, accessible à toutes les influences et rejetant aussitôt ce qu’il avait aimé d’abord avec l’entraînement de l’enthousiasme. Toute cette partie de l’étude de M. d’Haussonville est remarquable.
Quant aux détails, aux anecdotes de la vie intime, ils montrent à quel point Sainte-Beuve, prompt à s’enflammer, porté aux avances, poursuivant des amitiés illustres, était facilement et rapidement désillusionné. Dans sa jeunesse, il éprouvait le besoin d’épouser quelque grande âme, de vivre de la vie de quelqu’un, de penser la pensée d’un autre ; mais il s’en séparait vite. Est-il nécessaire de citer des noms ? D’Alfred de Vigny à George Sand, et de Chateaubriand à Carrel, le catalogue de ses infidélités est bien rempli. Le désenchantement suivait de près l’enthousiasme.
Les études comme celle de M. d’Haussonville, à ce point minutieuses et analytiques, ne peuvent guère être favorables à une renommée, et quel que soit l’homme qu’on examine à la loupe, dont on épluche les qualités et les défauts, il sort de l’opération un peu aminci et diminué. C’est ce qui arrive pour Sainte-Beuve. L’analyseur a été analysé. C’est lui qui a écrit quelque part : « Il faut se poser à soi-même (sauf à n’y répondre parfois que tout bas), au sujet de l’auteur qu’on étudie, certaines questions : Que pensait-il en religion ? Comment était-il affecté du spectacle de la nature ? Comment se comportait-il sur l’article des femmes ? sur l’article de l’argent ? Etait-il riche ? était-il pauvre ? Quel était son régime ? Quelle était sa manière journalière de vivre ? Enfin quel était son vice ou son faible ? » M. d’Haussonville a appliqué au maître sa propre méthode ; il s’est posé ces questions et il a répondu, non pas tout haut, mais à demi-voix. Est-ce bien cependant la manière la plus convenable de juger Sainte-Beuve ? Cela semble douteux. Comme l’a dit un homme de goût, M. Anatole Claveau, « quelle relation y a-t-il entre cette existence un peu décousue et cette intelligence toujours active, toujours laborieuse, régulièrement et spontanément soumise aux nécessités d’un travail quotidien ? Comment concilier cette assiduité de bureaucrate avec ce goût d’école buissonnière, avec cette hardiesse d’allures et ce penchant à vous faire faux bond qui caractérisent Sainte-Beuve dans la vie privée ? Il est à la fois glissant comme une anguille et persévérant comme une fourmi ; comment arranger cela ? Quelle influence l’homme a-t-il exercée sur l’écrivain ? C’est bien plutôt l’écrivain qui chez lui a fait l’homme… En un mot, ce n’est pas sa vie qui explique son oeuvre ; c’est son oeuvre qui explique sa vie. Que devient donc sa méthode ?… Ce n’est point une méthode, ce n’est qu’une manière. Appliquée par lui à toute la suite de la littérature française, elle a donné des résultats admirables ; appliquée à lui-même par M. d’Haussonville, elle nous a valu des révélations piquantes ; mais, comme formule, elle demeure sans certitude et par conséquent sans valeur. »

Salvandy, Narcisse-Achille de

Salvandy, Narcisse-Achille de, homme d’Etat et littérateur français, né à Condom (Gers) le 11 juin 1795, mort au château de Graveron (Eure) le 15 décembre 1856 Il fit, comme boursier, ses études au lycée Napoléon, à Paris, s’engagea en 1813 dans les gardes d’honneur, prit part aux campagnes de Saxe et de France en 1813 et 1814, et reçut le grade d’adjudant-major. A la première Restauration, il entra dans la maison militaire du roi et suivit les cours de l’Ecole de droit. Pendant les Cent-Jours, il fit paraître plusieurs brochures libérales qui passèrent inaperçues. En mars 1816, de Salvandy lança, sous ce titre : la Coalition et la France, un écrit chaleureux contre l’occupation étrangère. Les alliés demandèrent l’arrestation de l’auteur ; mais le duc de Richelieu refusa avec fermeté et récompensa même de Salvandy, après la libération de notre territoire, en 1819, en lui donnant la place de maître des requêtes au conseil d’Etat. A cette époque, il publia des articles dans le Journal des Débats et des brochures dans lesquelles il se prononçait en faveur de la politique quelque peu libérale suivie par le duc Décazes, et contre les tendances des ultra-royalistes. Aussi, lors de la constitution du cabinet réactionnaire de 1821, M. de Peyronnet le destitua de ses fonctions de maître des requêtes. Peu après, de Salvandy se maria avec Mlle Feray et, en 1823, il donna sa démission du grade d’officier d’état-major qu’il occupait depuis 1815. Tant que dura le ministère Villèle ; il lui fit une guerre acharnée, soit dans le Journal des Débats, soit dans de nombreuses brochures qui eurent du succès. Un roman historique, Don Alonzo (v. DON ALONZO), qu’il publia en 1824, dut aux circonstances, bien plus qu’au mérite de l’ouvrage, une vogue extraordinaire. En 1828, le ministère Martignac le nomma conseiller d’Etat et le chargea de soutenir le projet de code militaire devant la Chambre des pairs ; mais, à l’avènement du ministère Polignac, il se retira pour engager une polémique vigoureuse contre les idées réactionnaires qui dominaient dans les conseils du gouvernement, et écrivit à cette occasion à Charles X une lettre dans laquelle il essaya vainement de l’éclairer sur les périls de la situation.
Au mois de juin 1830, le duc d’Orléans donna à son beau-frère, le roi de Naples, alors à Paris, et au roi Charles X une fête magnifique au Palais-Royal. De Salvandy, qui y assistait, s’entretint avec un des membres du ministère des dangers de la lutte engagée contre l’opinion publique par l’autorité royale. « Nous ne reculerons pas d’une semelle, lui dit le ministre. — Eh bien ! lui répondit de Salvandy, le roi et vous reculerez d’une frontière. » Passant quelques instants après devant le duc d’Orléans, qui recevait de nombreux compliments sur sa fête, il lui adressa celui-ci devenu bientôt célèbre : « C’est une fête toute napolitaine, monseigneur ; nous dansons sur un volcan. » La métaphore de Salvandy était une prophétie qui ne tarda pas à s’accomplir. Un mois plus tard, le volcan faisait éruption.
De Salvandy resta simple spectateur de la révolution de juillet 1830 et se rallia sans aucune difficulté à la monarchie de Louis-Philippe. Il reprit sa place au conseil d’Etat, réorganisé le 20 août, et fut élu député, deux mois plus tard, par le collége électoral de La Flèche. A la Chambre, il se jeta aussitôt dans le parti de la réaction, manifestant une horreur singulière pour toutes les propositions inspirées par l’esprit démocratique, et attaqua avec une extrême ardeur le ministère pour avoir manqué d’énergie pendant les journées du 13 et du 14 février 1831. Non réélu aux élections générales de cette année, il publia des brochures pour attaquer le parti révolutionnaire et plaider la cause des derniers ministres de Charles X. En 1833, le collége électoral d’Evreux l’envoya à la Chambre des députés, où il fut rapporteur de la loi dite de disjonction, et vota avec le parti conservateur. Le 19 février 1835, il succéda à Parseval-Grandmaison comme membre de l’Académie française. Lors de la formation du cabinet Molé, le 15 avril 1837, de Salvandy y prit le portefeuille de l’instruction publique, qu’il conserva jusqu’en mars 1839. Pendant le temps qu’il resta à la tête de ce département ministériel, il améliora le sort des professeurs et des maîtres d’étude, institua des chaires de littérature étrangère dans les départements et donna jusqu’à la profusion des encouragements de toute nature aux professeurs et aux gens de lettres. Après sa sortie du ministère, il devint un des vice-présidents de la Chambre, où il représenta l’arrondissement de Nogent-le-Rotrou, puis celui de Lectoure. Nommé en 1841 ambassadeur en Espagne, il combattit, pendant un voyage qu’il fit en France, la politique du ministère au sujet du droit de visite. Au mois de novembre 1843, il passa à l’ambassade de Turin ; mais il revint peu après pour prendre part aux débats de l’adresse, vota contre cette adresse, dans laquelle un paragraphe infligeait un blâme aux députés légitimistes qui étaient allés rendre visite au comte de Chambord à Belgrave-Square (1840), et donna alors sa démission de ses fonctions diplomatiques. Louis-Philippe, après lui avoir tenu pendant quelque temps rigueur, consentit, le 1er février 1845, à lui donner de nouveau le portefeuille de l’instruction publique. Il reconstitua le conseil d’instruction publique, créa l’Ecole d’Athènes, restaura l’Ecole des chartes et présenta divers projets de loi sur la réorganisation des Ecoles de droit et de médecine, sur l’enseignement secondaire, etc. La révolution de 1848 rendit de Salvandy à la vie privée. Après avoir passé quelque temps hors de France, il habita tantôt Paris, tantôt son château de Graveron, s’occupant de littérature, d’agriculture et de politique. Ecarté des Chambres législatives sous la République, il continua à rester en relation avec les chefs de l’ancien parti conservateur qui fit une guerre acharnée à la liberté et aux institutions nouvelles. On le vit alors prendre part aux menées ayant pour objet la fusion des deux branches des Bourbons, et cet homme, qui avait contribué pour sa part au renversement de la branche aînée, se posa comme un des champions de la légitimité. De Salvandy était, lorsqu’il mourut, président de la Société d’agriculture de l’Eure. Il s’était fait, comme écrivain, une réputation fort exagérée et qui ne lui a pas survécu. Disciple de Chateaubriand, dont il exagéra les défauts, il tombait dans l’afféterie, aimait les images ampoulées, et son style se ressentait vivement de la tournure théâtrale de son esprit. Ce qu’il y incontestablement de meilleur dans son œuvre, ce sont ses articles de journaux et quelques-unes de ses brochures politiques. Indépendamment de nombreux articles publiés dans le Journal des Débats, le Courrier français, la Revue contemporaine, le Dictionnaire de la conversation, le Livre d’honneur de l’Université, le Livre des cent et un, le Keepsake des hommes utiles, etc., on lui doit : Mémoire à l’empereur sur les griefs et les vœux du peuple français (1815) ; Opinion d’un Français sur l’acte additionnel (1815) ; Observations critiques sur le champ de Mai (1815) ; la Coalition et la France (1816) ; Dangers de la situation (1819) ; Vues politiques (1819) ; Du parti à prendre envers l’Espagne (1824) ; le Ministère et la France (1824) ; le Nouveau règne et l’ancien ministère (1824) ; Don Alonzo ou l’Espagne, histoire contemporaine (1824, 2 vol. in-8°) ; les Funérailles de Louis XVIII (1824, in-8°) ; Islaor ou le Barde chrétien (1824, in-12) ; De l’émancipation. de Saint-Domingue (1825, in-8°) ; la Vérité sur les marchés Ouvrard (1825, in-8°) ; Discussion de la loi du sacrilége (1825, in-8°) ; les Amis de la liberté de la presse (1827, in-8°) ; Que font-ils ? (1827, in-8°) ; Insolences de la censure (1827, in-8°) ; Histoire de Pologne avant et sous te roi Sobieski (1827-1829, 3 vol. in-8°), ouvrage rempli d’inexactitudes et qui atteste une connaissance tout à fait insuffisante du sujet ; Seize mois ou la Révolution de 1830 et les révolutionnaires (1831, in-8°), réimprimé eu 1832 sous le titre de : Vingt mois, Paris, Nantes et la session (1832, in-8°) ; Lettres de la girafe au pacha d’Egypte (1834, in-8°) ; Discours prononcé pour la réception de Victor Hugo à l’Académie française (1841, in-8°) ; Rapport au roi sur l’état des travaux exécutes depuis 1835 jusqu’à 1847 pour le recueil et la publication des documents inédits relatifs à l’histoire de France (1847, in-8°), etc.

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